germinal an XI
LE RÉGIME INDIVIDUALISTE
main, pourront doter le pays d’entreprises prospères1; la raison qui le pousse à réagir contre l’état inorganique de la production n’est donc pas le désir de protéger la classe laborieuse, mais celui de défendre au contraire les patrons contre une hausse de la main-d’œuvre que provoquait alors la pénurie des bras.
Sous le Directoire déjà, en effet, au sortir de la grande crise révolutionnaire, les ouvriers habiles, peu nombreux, s’étaient vus, en quelque sorte, mis aux enchères et avaient obtenu des salaires très élevés. La sécurité apportée enfin par le Consulat, et l’essor industriel qui en fut la conséquence offrirent du travail à tous : la guerre, qui durait depuis longtemps, en enlevant les hommes jeunes et vigoureux, rendait rares les bons ouvriers, dont les salaires restaient élevés. Ce phénomène se prolongea, pour les mêmes causes, pendant tout l’Empire, où le blocus continental contribua encore à favoriser la production française. Il fut même d’autant plus marqué qu’à cette époque la population proprement ouvrière était peu nombreuse relativement à l’ensemble du pays, et que, parmi cette population même, les hommes de métiers, ouvriers qualifiés, l’emportaient de beaucoup en nombre sur les salariés des fabriques, à qui aucune préparation spéciale n’était demandée, et qu'on pouvait donc facilement remplacer.
Cette aisance ouvrière, résultat de salaires assez hauts, contribua à endormir l’esprit d’association, dont le Directoire avait vu un réveil assez violent2 3. Les mesures prises contre les coalitions passèrent inaperçues des masses laborieuses, peu instruites, très insouciantes des rigueurs de la loi, et qui conservèrent, dans les divers compagnonnages, toujours vivaces, des groupements clandestins, permanents et très puissants, à l’égard desquels le gouvernement témoignait
i. La législation du livret, telle qu’elle résulte de l’arrêté du g frimaire
an XII, témoigne de cette préoccupation. Cette institution, renouvelée de l ancien régime, permet en particulier au patron qui a consenti des avances à un ouvrier, de le retenir jusqu’à l’acquittement de sa dette (art. 7). C est un moyen qui lui est ainsi donné de mettre indirectement la main sur l’ouvrier et de s’assurer une main-d’œuvre stable.