‹ La crise sociale de 1848;Chapitre 106 sur 158 · Elias Régnault, op. cit., p · texte numérisé non relu

Elias Régnault, op. cit., p

Quentin-Bauchart. — Crise sociale do 184S.

d’idées, sans compter les rivalités de personnes, qu une action commune devient presque impossible; la fraction remuante de la population ouvrière est prête à suivie ce parti de la révolution dont elle ne voit pas les divisions profondes; mais, quelque conscients qu’ils soient de sa nécessité, Ledru-Rollin, le jacobin, et Louis Blanc, le socialiste, répugnent à l’entente absolue indispensable au succès. Enfin, il faut noter, comme un troisième élément bien spécial, le petit groupe de fanatiques commandé par Blanqui, par Blanqui l’isolé, dont la publication du « document Taschereau » va faire Blanqui l’excommunié, et qui, sans qu’on connaisse sa force exacte, va, par la seule crainte qu’il inspire, réagir puissamment sur les événements qui se préparent.

Par l’énumération qui précède, on voit à la pression de quelles forces redoutables la majorité modérée du Gouvernement provisoire avait à résister. Or, des trois éléments dont, au milieu du xixc siècle, un pouvoir régulier disposait pour assurer l’ordre, police, garde nationale et armée, elle n’en trouvait aucun, au lendemain du 24 Février, dont elle pût user avec sécurité.

La Préfecture de Police était aux mains de Marc Caussidière, qui s’y était établi de façon à s’y rendre inexpugnable. Cet homme de haute taille, imposant par sa masse physique, cachait, sous une feinte bonhomie et parfois sous de feintes violences, un esprit très délié, très rusé même, sinon très cultivé. Commis-voyageur à l’époque de la Révolution de Février, très répandu dans les sociétés secrètes, mêlé depuis de longues années au mouvement républicain, et très connu dans les milieux révolutionnaires, il s’était trouvé, le 24 février, à la réunion de la Réforme , où l’on avait proclamé un gouvernement provisoire; il s’y était fait donner, par la même assemblée improvisée et dans les mêmes conditions, la Préfecture de Police, conjointement avec Sobrier, puis il était parti la conquérir. Il l'avait trouvée évacuée parla garde municipale et par la ligne, que venait de remplacer une compagnie de la garde nationale, mêlée à une foule bigarrée, agitée et en grande partie armée qui offrait un

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spectacle analogue à celui qu’à la même heure, et sur une plus grande échelle, présentait l’Hôtel de Ville. Caussidière s’était fait reconnaître sans difficulté et avait procédé tout de suite à son installation, aidé de Sobrier et de Cahaigne. Les officiers de la garde nationale avaient mis leurs hommes à ses ordres; il avait embrigadé les insurgés venus avec lui, les amis politiques accourus, fait reprendre son service, dès le lendemain, à une partie importante du personnel, à commencer par les chefs de division et les chefs de bureau, et lancé aussitôt une proclamation qui annonçait à la fois la constitution du Gouvernement provisoire et sa propre nomination, mais en même temps « recommandait expressément au peuple de ne point quitter ses armes, ses positions ni son attitude révolutionnaire ». Bref, il se trouvait en pleine possession d’état, quand, à l'Hôtel de Ville, les premières heures de désarroi passées, on se préoccupa de reprendre en mains la police *.

Les modérés du National n’en méconnaissaient d’ailleurs nullement l’importance, et, dès le 24 février, un arrêté avait rattaché la Préfecture de Police à la mairie de Paris, dont Garnier-Pagès venait d’être nommé titulaire, et non point au ministère de l'Intérieur, que détenait Ledru-Rollin. Mais autre chose était, pour le nouveau maire, de faire insérer, parmi tant d’autres, un texte au Moniteur , et d’exercer effectivement son autorité. L’occupation de fait de la Préfecture

par Caussidière rendait fort difficile la désignation d’un autre préfet, et, d’autre part, celui-ci, de même que son acolyte Sobrier, était plus que suspect aux yeux de Garnier-Pagès et de ses amis; ce qu’on rapporta de son attitude, de ses propos, de son entourage, acheva de les persuader qu il serait pour eux un dangereux adversaire.

Garnier-Pagès alors, ne voulant pas le reconnaître définitivement et n’osant pas le destituer, évita d’entrer en rapports directs avec lui, et se contenta de gagner du temps. Caussidière en profita pour se fortifier dans la place; convaincu, dès le 24 au soir, à la suite d’une démarche qu il fit

!. Cf. Mémoires de Caussidière, p. Ci et suiv. et lu déposition de Chenu ( Commission d’enquête, t. I, p. 187).

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l'aire par Cahaigne auprès de Flocon1, que le nouveau gouvernement, dans sa majorité, lui était hostile, il organisa la résistance en battant le rappel parmi le personnel des sociétés secrètes, et en se créant, avec ces éléments dont il était sûr, une vraie garde armée qui occupa en force la Préfecture et qui devint le noyau des fameux Montagnards. En même temps, il entreprit de négocier avec l’Hôtel de Ville, et manœuvra pour y faire ratifier sa nomination, ce qui était beaucoup plus dans son caractère que de s’imposer ouvertement par la force.

Dans ces conditions, une vraie comédie se joua du 24 au 26 : Caussidière, furieux de ne pas être officiellement reconnu, et mécontent, d’autre part, de dépendre du maire, envoya coup sur coup par trois fois sa démission , puis, quand Garnier-Pagès, le prenant au mot, lui envoya un successeur dans la personne de Recurt, celui-ci trouva la préfecture si bien mise en état de siège, les occupants si redoutables et si décidés à ne pas céder la place, qu il dut battre en retraite sans manifester même la moindre velléité de s’imposer.

Le 26, Caussidière continuait à se fortifier à la Préfecture sans être inquiété, mais, par contre, on refusait, au Moniteur, d’insérer une ordonnance qu il avait signée, parce qu il n’était pas officiellement reconnu. Pour en finir, il se rendit à l’Hôtel de Ville dans la journée, mais ne put rien obtenir des membres du gouvernement, dispersés et absorbés par d’autres besognes urgentes. Il somma alors par lettre Garnier-Pagès de faire régulariser sa position et demanda à le voir. Celui-ci vint le soir à la Préfecture et put constater de visu qu’il y était formidablement retranché et entouré. Les deux hommes causèrent; le maire feignit de prendre au sérieux les démissions successives de Caussidière et parla compensations. Mais l’autre refusa de comprendre, et manifesta clairement que seule la Préfecture de Police pouvait lui convenir, comme seul d’ailleurs il pouvait convenir à la Préfecture, grâce à son républicanisme éprouvé et à l’état

i. Cf. Commission d'enquête, déposition Chenu, t. I, p. 187.

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d’esprit du nouveau personnel, qui n’accepterait pas un autre chef.

Il fallait céder ou rompre. Garnier-Pagès, ne se sentant pas le plus fort, essaya de gagner encore du temps : il crut habile de promettre à Caussidière une délégation régulière, mais provisoire, avec l’arrière-pensée de le remplacer sous peu, dès qu’il croirait pouvoir le faire avec chances de succès. Il essaya même de jouer au plus fin et d’envoyer au nouveau délégué sa nomination par lettre sans l’insérer au Moniteur ; mais celui-ci réclama avec énergie, et le maire dut finalement lui donner une investiture officielle.

Mais ni celui-ci ni ses amis ne considéraient la question comme réglée définitivement ainsi. La présence à la Préfecture de Police d’un homme aussi inquiétant que Caussidière était une de leurs plus grosses préoccupations, et, dès le 26, ils avaient essayé, mais en vain, de s’entendre entre eux pour y remédier. Le plan de Garnier-Pagès consistait toujours à garder la haute main sur la police et à remplacer, le plus tôt possible, Caussidière par Duolerc : il lui donna, le 2 mars, un commencement d’exécution en faisant décider par le Gouvernement provisoire que le maire de Paris serait indépendant du ministère de l’Intérieur, restant entendu que la police était une attribution de la mairie.

Mais, sur ces entrefaites, le 5 mars, Garnier-Pagès devint ministre des Finances, et le 9, Marrast lui succéda comme maire de Paris. Ledru-Rollin saisit cette occasion de revendiquer le rattachement de la Préfecture de Police au ministère de l’Intérieur. Sous cette discussion administrative, un gros intérêt politique était en jeu : Garnier-Pagès avait lutté avec ténacité pour garder la Préfecture sous sa dépendance administrative, avec l’espoir de la reprendre un jour en lait; Marrast avait une conception autre et préféra céder : il ne jugeait ni possible d’expulser Caussidière, ni prudent de l’essayer; d’autre part, ainsi qu’il le dit à son prédécesseur, qui lui reprochait sa faiblesse1, « il ne se souciait guère d’un travail quotidien avec lui ». Il préféra abandonner la partie

i. Garnier-Pagès, op. cit., t. VI, p. 346.

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sur ce point, quelque gros que fût l’enjeu, et essayer d’organiser, comme nous le verrons, à la mairie même, avec des éléments dont il serait sûr, une autre police qui lui serait personnelle, et qui lui permettrait de battre en brèche l’administration officielle tombée aux mains de ses adversaires.

Cette politique, par contre, laissait Caussidière maître à la Préfecture, où Ledru-Rollin le commit officiellement par arrêté du 13 mars1. Le rôle qu’il y joua, dans le rétablissement de l’ordre, fut tout autre d’ailleurs que celui que pouvaient faire prévoir ses débuts, l'affectation révolutionnaire de son attitude, le recrutement et jusqu’au costume de ses nouveaux agents. Ceux-ci furent recrutés en effet parmi les insurgés les plus ardents, qui durent fournir, pour l'aire partie de cette garde du peuple , un certificat d’écrou d’ancien détenu politique et un certificat de combattant de Février2; uneceinture rouge sur leurs vêtements fut d’abord tout leur uniforme; ils y joignaient un bonnet rouge et montaient la garde en manches de chemises et en sabots; peu à peu, on leur vit des blouses, des bottes et enfin des casquettes 3 ; ils furent répartis en quatre compagnies, la Montagnarde, la compagnie de Saint-Just, la compagnie de Février, et la Compagnie Morisset. Plus tard seulement, en avril, furent créés les gardiens de ville, qui firent leur service en bourgeois, avec une plaque jaune au bras gauche.

Ces Montagnards, si farouches d’aspect et d’un recrutement si spécial, se révélèrent immédiatement, sous l’active et vigoureuse impulsion de Caussidière, d’excellents agents d’ordre. Ils arrêtèrent les incendiaires de la banlieue, poursuivirent les malfaiteurs et les déserteurs, réprimèrent les tentatives d évasion des condamnés de droit commun, expulsèrent des Tuileries les envahisseurs qui s’y livraient à des saturnales, protégèrent les établissements publics,

1. Pour tout ce qui précède, cf. en particulier Garnier-Pagès, op. cit., t. VI, p. 76-77, 126-128, 224-226, 343-346; Caussidière, op. cit., t. I, p. 63-67, 70-73, 86-90, 110-116; Commission d'enquête , t. I, p. 187.

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