‹ La crise sociale de 1848;Chapitre 107 sur 158 · Cf. Caussidière, op. cit p · texte numérisé non relu

Cf. Caussidière, op. cit p

o. 11 paraît que certains refusèrent la casquette comme un symbole de réaction. Cf. Ph. Audebrand, Souvenirs de La Tribune des Journalistes, p. 209.

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assurèrent les services d’ordre des théâtres et des clubs, remplirent enfin leur service avec tant de zèle et d autorité que la garde nationale parfois refusait de marcher sans eux h En même temps, le nouveau Préfet laisait. démolir les barricades, réparer et nettoyer les rues, réglait la circulation, rétablissait l’éclairage, assurait les approvisionnements, remettait tout en ordre en un mot, avec tant de doigté et de bonheur qu’il finissait par conquérir, dans la bourgeoisie parisienne elle-même, une réelle popularité.

Mais cet administrateur avisé, qui avait su prendre Paris bien en main et qui disposait, non seulement d’un service de renseignements et d’une administration, mais encore d’une véritable force armée, de quel côté ferait-il pencher la balance, au jour d’un assaut contre le Gouvernement provisoire, ou d un déchirement dans son sein ? Son passe et ses sympathies l’orientaient évidemment vers les éléments révolutionnaires et le mettaient en communauté de sentiments avec les principaux chefs de clubs, ses anciens compagnons d’armes dans les sociétés secrètes; son intérêt aussi le rapprochait d’eux, car, ne pouvant guère se flatter d’être maintenu dans ses fonctions par un gouvernement légulier, si les modérés triomphaient aux élections, il ne pouvait que désirer la prolongation de l’état transitoire et révolutionnaire; préoccupé d’ailleurs de politique et non de socialisme, opportuniste de plus et non doctrinaire, il aura toujours, aux heures de crise, par tempérament même, une tendance à se réserver, à ménager l’avenir et à se retrouver du côté des vainqueurs. La victoire des éléments avancés et socialistes ne l’effraierait nullement, au contraire, à condition cependant que ce ne soit pas celle de Blanqui, qu il redoute et déteste, et il est certainement porté à la favoriser par crainte de celle des hommes du National. Vis-à-vis de Ledru-Rollin lui-même, il affecte beaucoup d’indépendance, tandis qu au ministère de l’Intérieur, on le subit par nécessité, en se méfiant de lui et en le redoutant2. Par contre, d est en rela-

i. Rittiez, Histoire du Gouvernement provisoire de lSh8, t I, p. 1 57-

2'. Cf. Commission d'enquête , déposition Carteret et Jules favre, . ,

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lions avec tous les chefs des clubs, et leur fournil des armes et des munitions qu'il se fait délivrer par Sobrier, établi rue de Rivoli, dans une maison transformée en forteresse L Ainsi, il apparaît assez énigmatique et très inquiétant : artisan pour le moment d’ordre matériel dans la rue, il ne serait donc politiquement à aucun degré un élément de résistance à une tentative de transformation ou de dissociation sociale; il est même probable qu’il la favoriserait. La Préfecture de Police, rempart traditionnel de l’ordre social, échappe donc cette fois complètement à ses défenseurs, qui n’osent même pas espérer de son chef une neutralité d’ailleurs malveillante.

Sous la Monarchie de Juillet, quand une émeute menace le gouvernement, celui-ci fait appel, pour la réprimer, à la garde nationale et à l’armée. En théorie, c’est aux gardes nationaux seuls, c’est-à-dire aux citoyens armés, qu’incombe la tâche de maintenir l’ordre à l’intérieur du pays; les soldats ont pour tâche unique la défense de la frontière ; les troubles civils ne doivent pas les en détourner, et aucun gouvernement ne peut se prévaloir de l’obéissance passive qu’ils doivent à leurs chefs pour en faire les instruments d’une domination politique. Tel est le dogme des « baïonnettes intelligentes », rempart du pays à la fois contre l’anarchie et contre la tyrannie, dogme inventé par la bourgeoisie de 1789, appliqué par celle de 1830, qui y trouvait une garantie matérielle de sa domination politique, assurée d’autre part par le suffrage restreint. L obligation pour les gardes nationaux de payer une contribution foncière et de fournir leur équipement en restreignait en effet le recrutement aux classes possédantes, et le gouvernement de Louis-Philippe, d’autre part, n’avait jamais hésité à assurer, dans les troubles intérieurs, 1 appui de l’armée à la milice citoyenne1 2.

1. Commission d'enquête , déposition Courtois et Àrago, t. I, p. 200 et 227.

2. Le aii février, on peut dire en effet que Louis-Philippe préféra abdiquer que de laisser un soldat tirer sur un garde national.

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La garde nationale, telle qu’elle se présentait au 24 février, et malgré son attitude pendant la Révolution, représentait donc un élément très important de conservation sociale. Son effectif, en effet, dépassait 50 000 hommes, et, bien qu’elle eût été pendant quelques jours noyée et comme dissoute dans la masse populaire, elle se reformait spontanément sous l’influence de l’instinct même de conservation de la bourgeoisie. Celle-ci sentit, avec l’acuité que donne le péril immédiat, que là seulement pouvait être pour elle le salut, et les moins braves se rendirent compte qu’ils couraient moins de risques en prenant leur fusil et en allant au rassemblement de leur légion, qu’en se terrant au tond de leurs maisons.

Mais, pour que la majorité du Gouvernement provisoire pût s’appuyer avec sécurité sur cette masse imposante, encore fallait-il qu’on n’en brisât pas les cadres et qu’on n’en changeât pas la nature et l’esprit. Or, c’est ce qu elle se vit obligée de faire de ses propres mains : le pouvoir républicain, issu de l’acclamation populaire, pouvait-il, en effet, à l’heure où il proclamait le suffrage universel, conserver à la garde nationale un recrutement censitaire? aucun de ses membres ne le pensa, et, i’eussent-ils voulu, que c eût été impossible; le « droit au fusil1 » était l’une des premières revendications populaires, et, d’instinct, les masses ouvrières réclamaient l’anéantissement de cette armée de classe, où elles sentaient, autant que dans les privilèges politiques, l’obstacle à leur prépondérance et par suite à l’amélioration de leur sort. Le 8 mars, un décret du Gouvernement provisoire, exécutant une promesse inscrite déjà dans sa première proclamation du 24, appelait tous les citoyens à faire partie de la garde nationale, s’engageait à les armer et à les vêtir.

Le jour où ce décret serait mis complètement à exécution, la garde nationale de la Monarchie de Juillet aurait vécu; elle aurait péri, noyée sous le nombre, et, dans les nouvelles formations, l’élément ouvrier dominerait l’élément bourgeois

i. Selon le mot de M. Georges Renard, op. cit., p. 3i.

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presque dans la proportion de trois à un1. Il fallait s’attendre en outre à ce que ce nouvel état de choses eût sa répercussion dans le commandement, les officiers étant tous désormais, y compris les colonels, désignés à l’élection. Enfin, pour désagréger, jusque dans son dernier vestige, l'organisation militaire de la bourgeoisie, un décret de Ledru-Rollin du 14 mars supprima et fondit dans la masse les compagnies d’élite, grenadiers et voltigeurs, dont la disparition ôtait aux privilégiés de la fortune le dernier espoir de se grouper dans des unités homogènes.

Le jour où les membres modérés du Gouvernement provisoire feraient appel à la garde nationale pour résister à une tentative des clubs, dans quel état la trouveraient-ils? Si les mesures qu’ils avaient eux-mêmes signées étaient réellement mises à exécution, ils verraient surgir à leur appel 200 000 baïonnettes; mais, des 200 000 hommes qui les porteraient, les trois quarts seraient des prolétaires, travaillés par les prédications socialistes, et nullement intéressés en tous cas à défendre un ordre social où ils ne possèdent que peu de chose; et parmi eux, combien de ces clubistes qu’il s’agit de combattre? Et même, s’ils se sentent menacés, Lamartine et les hommes du National pourront-ils appeler les légions? Seul le ministre de l’Intérieur a qualité pour faire battre le rappel, et de quel côté sera Ledru-Rollin2?

Reste l’armée. Ses chefs ont donné leur adhésion au nouveau gouvernement, et il est certain qu’ils obéiraient s’ils recevaient l’ordre de combattre une tentative révolutionnaire; mais, à Paris au moins, au lendemain immédiat du 24 Février, il est impossible de compter sur les troupes. A partir dn moment où la colonne du général Redeau s’est laissé pénétrer par la loule sur les boulevards, les régiments de la garnison ont été littéralement fondus, ou bien désagrégés pendant leur marche, ou désarmés sans résis-

1. L effectif, de 56 7 5 x hommes le Ier février x848, était monté à 100 200 inscrits le 18 mars.

2. En province, la situation est la même. A Lyon, la garde nationale compte maintenant ko ooo hommes; à Rouen, à Reims, à Amiens, les effectifs sont doublés.

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tance à l’intérieur même des casernes envahies par l’insurrection h Le 25 au matin, « ce qui se voyait le plus, dans les rues abandonnées du peuple, c’étaient des soldats; les uns isolés, les autres en petits groupes, tous sans armes, qui traversaient la ville pour regagner leurs foyers. La défaite que ces hommes venaient de subir avait laissé dans leur âme une impression fort vive et très durable de honte et de colère; on s’en est bien aperçu depuis, mais il n’en paraissait rien alors; le plaisir de se retrouver libres paraissait absorber tous les autres sentiments chez ces jeunes gens; ils marchaient d’un air insouciant, d’un pas dégagé et léger ». Quant aux chefs d’unités qui ont pu garder quelque peu leurs hommes en mains, obéissant aux ordres que leur a donnés le dernier ministère de la Monarchie, ils ont évacué la capitale, dont la garnison, de près de 40 01)0 hommes2, tombe à 5 000, presque tous cantonnés à Vincennes, à Saint-Denis et dans la banlieue; à Paris même, il demeure, en tout et pour tout, quatre batteries d’artillerie, deux compagnies du train et les sapeurs-pompiers. Le reste des troupes a reflué à Saint-Cloud, à Saint-Germain, à Versailles, à Courbevoie, dans la grande banlieue ou elles continuent d’occuper les forts.

Ceux des membres du Gouvernement provisoire qui, après avoir repoussé le drapeau rouge et résisté aux tentatives de

1. Cf. de Circourt, op. cit., t. I, p. 45. Garnier-Pagès ( op . cit., t. VI, p. 4g) écrit : « Toutes les casernes avaient été envahies par la garde nationale et par le peuple, et les fusils distribués ». Le 26, le , généra Bedeau envoyait au colonel Sauboul, commandant le &2e à la Pepimere, l’ordre de livrer à la foule ses fusils, qu’il avait su garder (Garnier-Pages,

/oc. cit.). ... (

2. La garnison de Paris comprenait, le 24 février, 4o bataillons d înian-

terie (2 1 5oo hommes) dont 16 dans la banlieue; 38 escadrons de cavalerie (4 85o hommes) ; 2 régiments d’artillerie, dont un à Vincennes ; 3 compagnies du génie; 2 compagnies du train; une compagnie d ouvriers d administration; enfin la garde municipale : au total 37 797 hommes. .

En mars, elle ne comprenait plus que 3 bataillons du 2g0 à bamt-Uenis , 4 batteries à Paris et 10 à Vincennes; 2 compagnies du génie dans a banlieue; 2 compagnies du train; les sous-officiers vétérans; les sapeurspompiers : au total 5 oi5 hommes. (Cf. Commission d enquete, t. II, p. 49-00).

pression de Louis Blanc, s’étaient donné pour but de réunir le plus tôt possible une Assemblée Nationale et d’assurer jusque-là le statu quo économique ou social, se trouvaient donc, à tout prendre, dans une situation assez critique1. Unis par la communauté de leurs sentiments, et aussi par la communauté du péril, plus que par une entente formelle à laquelle ils avaient un moment pensé2, Arago, Marie, Garnier-Pagès, Grémieux, Marrast et, jusqu’au milieu de mars, Lamartine, auxquels, en sous-ordre, se joignaient Carnot, Bethmont, Pagnerre, Martin de Strasbourg, etc., organisèrent la résistance.

La première chose à faire était d’assurer sommairement la défense immédiate de l’Hôtel de Ville et d’éviter que la première manifestation venue put, comme aux 24 et 25 Février, venir menacer le gouvernement jusque dans la salle de ses délibérations. Dès la première heure d’ailleurs, nous l’avons vu, une sorte de service d’ordre avait comme spontanément surgi de 1 effroyable désordre révolutionnaire; quand le Ilot populaire se fui retiré, emmenant avec lui bon nombre de ces gardiens improvisés, il resta environ 500 hommes, que personne n avait recrutés, mais qui s’érigèrent d'eux-mêmes en défenseurs et aussi en surveillants du pouvoir nouveau.

Un des premiers décrets jetés à la hâte et comme au hasard, le 24 février, avait fait de Lagrange leur chef, en le nommant gouverneur de l’Hôtel de Ville. Cet exalté vécut ces premières journées dans un tel délire révolutionnaire qu’au bout de quarante-huit heures, presque dément, il succombait à la prostration nerveuse. Il avait, au hasard des rencontres de ces heures tragiques, choisi comme second un ancien commis-marchand de châles, nommé Rey, dont les péripéties

i. C est le moment où le prince de Ligne, ambassadeur de Belgique, ayant été demander à Lamartine de le protéger contre une manifestation annoncée, celui-ci lui répondit : « Que puis-je faire pour vous? Je n’ai pas quaire hommes que je puisse envoyer pour protéger qui que ce soit. J arrive de chez Àppony. 11 craignait que les démocrates allemands ne vinssent le trouver pour le charger de transmettre leurs adresses à îenne.... Je suis resté deux heures chez lui, prêt ù les renvoyer s’ils étaient venus, mais je n’avais à leur opposer que la force morale de la parole ». (Normanby, Une année de révolution en France, t. I, p. 345.) a. LL Garnier-Pagès, op. cit., t. VI, p. 128.

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d’une vie agitée avaient fait un moment un capitaine d’étatmajor au service du Portugal, et qui appartenait maintenant à la clientèle politique de la Réforme. Flocon, rédacteur en chef de ce journal, le proposa comme successeur de Lagrange : il fut accepté, à défaut d’autre, et un peu à contre-cœur, par le nouveau maire de Paris et ses amis *,

Rey, malgré ses attaches avec le parti avancé, tint loyalement la parole qu’il avait donnée à Garnier-Pagès. Énergique, adroit, bien accueilli par les combattants de Février restés à l’Hôtel de Ville, qui le reconnurent pour un des leurs, il les vêtit., les paya, les encadra, les épura des éléments les plus suspects, et parvint, en quinze jours, à mettre sur pied un bataillon régulièrement formé de quatre compagnies, qui, dès lors, assurèrent un service régulier.

Cette garde soldée et encadrée, à peu près tenue en mains par son chef, réalisait un grand progrès sur les volontaires des premiers jours, qu’elle évinça progressivement jusqu’à les faire tout à fait disparaître. Est-ce à dire que les anciens insurgés qui la composaient fussent absolument disciplinés et sûrs? Certes non : « indomptables hors de leur servicei. 2 », il leur arrivait de casser leurs chefs de leur propre autorité et de les menacer de mort; les rivalités entre les compagnies provoquaient « d’affreuses tempêtes » intérieures, et les salles de l’Hôtel de Ville furent souvent le théâtre d’extraordinaires saturnales. Mais, peu à peu, sous l’influence du commandement et aussi de l’uniforme, un esprit de corps se créa, qui rompit le contact entre les nouveaux gardes républicains et les milieux populaires et révolutionnaires dont ils sortaient. Marrast, devenu maire, encouragea adroitement cet état d’esprit; il fut pour eux plein de soins et d’attentions; il les militarisa, détail par détail, remplaçant par exemple la blouse bleue par une tunique sur le pantalon rouge; enfin, sous son impulsion, Rey, « avec une grande habileté et des précautions plus grandes encore », acheva peu à peu de les « écumer 3 ». Ainsi se constitua une troupe

i. Cf. Garnier-Pagès, op. cit., t. VI, p. 224.

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