mars
LE LENDEMAIN DE LA RÉVOLUTION
d’y procéder. Mais le travail, considérable à vrai dire, avançait lentement, et la majorité gouvernementale se garda bien d’écouter les suggestions de ceux qui réclamaient la simplification de l'uniforme, voire son remplacement par des insignes peu coûteux. D’autre part, la situation budgétaire, qui ne permettait pas de disposer tout d’un coup des grosses sommes nécessaires, était une nouvelle cause de retards. On y remédia bien en ouvrant des souscriptions dans les légions, en particulier pour les officiers peu fortunés, mais cela contribua à écarter les candidatures d'une élite ouvrière qui eut scrupule d’accepter cette sorte d’aumône.
Mais c’est surtout en matière d’armement que la mairie de Paris se montra parcimonieuse. Elle se donna beaucoup plus de peine pour racheter les fusils et les sabres des insurgés de Février1* que pour réclamer du ministère de la Guerre l’ouverture de ses dépôts. On se contenta les premiers jours de déposer à l’état-major 300 fusils, qui servaient à tour de rôle aux factionnaires dans les différents postes; on en distribua ensuite aux gardes nationaux habillés; mais presque aussitôt, le 2 mars, un arrêté du maire de Paris prescrivit la distribution par ordre d’inscription au contrôle. Ainsi commença, sous la pression des clubs et de la presse, l’armement des ouvriers; par contre, les cartouches restaient soigneusement en magasin, et les détenteurs des armes, par ailleurs, n’allèrent pas tous prendre leur service dans les légions, où ils se trouvaient mal à l’aise, sans uniforme, parmi les anciens gardes nationaux, dont les événements avaient resserré la cohésion.
Sous l’empire de ces diverses influences convergentes, la nouvelle garde nationale, malgré l’accroissement considérable de l’effectif théorique 2, ne fut, suivant l’expression de Cabet3, « qu’un allongement de l'ancienne garde nationale aristocratique et bourgeoise », en ce sens qu’aux jours où
i. Elle payait, selon Cabet, 5 francs un fusil et 3 francs un sabre (Deuxième discours de Cabet à la Société fraternelle centrale.)
a. Cf. supra, p. 217, 222-228.
3. Discours cité. Cf. également l’Atelier du 12 mars, et Hipp. Castille, op. cit., t. II, p. i8ti.
LA CRISE SOCIALE DE i848
battit le rappel, les anciens gardes nationaux y répondirent presque seuls dans la plupart des arrondissements (car la situation variait suivant les régions de Paris), les nouveaux inscrits, de sentiments révolutionnaires, préférant rejoindre leurs clubs, leurs corporations ou leurs anciens camarades de combat.
Par contre, la question du commandement se posait avec une réelle gravité, car tous les inscrits, habillés ou non, devaient voter. C’est de ce côté que Marrast fit porter son plus gros effort, préparant et appuyant les candidatures modérées aux élections qui devaient avoir lieu le 18 avril. Il ne pouvait d’ailleurs compter que d’une manière insuffisante sur le nouveau commandant en chef désigné par le Gouvernement provisoire, le général Courtais; celui-ci, plutôt porté par ses préférences politiques vers Ledru-Rollin que vers le parti du National, n’avait point l’autorité et la fermeté de caractère qu’il eût fallu, en cas d’insurrection, pour galvaniser la garde nationale. Celle-ci, sans échapper aussi complètement qu’ils eussent pu le craindre aux modérés du Gouvernement provisoire, n’était donc entre leurs mains qu’un instrument d’un maniement assez difficile et d’un effet assez incertain.
La véritable base de l’ordre social restait en somme l’armée. Mais il fallait d’abord réorganiser les unités qui avaient été désagrégées pendant les journées de Février, puis tâcher de les rapprocher assez de Paris et de l’Hôtel de Ville pour qu’elles ne risquassent pas d’arriver trop tard. Il fallait de plus assurer la défense des frontières, et faire face aux éventualités nouvelles de la politique étrangère, qui s’annonçaient assez inquiétantes1.
La personnalité du ministre de la Guerre, pour un tel rôle, était prépondérante . Le Gouvernement provisoire pensa d’abord à Lamoricière et à Bedeau; « sans leur refus, a remarqué M. André Lebey2, on aurait eu le 24 février ce
1. Nous ne parlerons pas ici de ce second point de vue. Nous nous permettrons de renvoyer le lecteur à notre ouvrage sur Lamartine et la politique étrangère de la Révolution de Février . chap. xv.