‹ La crise sociale de 1848;Chapitre 112 sur 158 · Louis-Napoléon et la Révolution de lSbS, t. 1, p. io · texte numérisé non relu

Louis-Napoléon et la Révolution de lSbS, t. 1, p. io

LE LENDEMAIN DE LA RÉVOLUTION

curieux spectacle d’un général qui, le matin même, défendait le trône royal, nommé le soir ministre républicain ». A leur défaut, on choisit, faute de mieux, le général Subervie, ancien député de l’opposition, âgé et sans grande notoriété. Il se révéla tout de suite tout à fait insuffisant, et fut, le 20 mars, brusquement exécuté par le parti du National , qui crut avoir trouvé dans le général Cavaignac, gouverneur de l’Algérie depuis le 24 février, l’homme présentant à la fois les qualités militaires et les garanties de républicanisme nécessaires. Celui-ci refusa; François Arago qui, déjà ministre de la Marine, avait reçu l’intérim de la Guerre, se dévoua alors et accepta la lourde charge de diriger les deux ministères.

Sous son impulsion énergique et intelligente, l’armée se reprit peu à peu b L’œuvre était d’autant plus difficile qu’à la fin du règne de Louis-Philippe, un grand laisser-aller s’était introduit dans toute l’organisation militaire, les effectifs n’étant pas au complet, les officiers se laissant entraîner à des négligences1 2, voire à des abus 3 4, la discipline enfin s’étant relâchée. Le terrain se trouvait donc préparé pour les actes d’indiscipline, les mutineries, qui, de fait, se produisirent sur certains points au lendemain du 24 février; on vit, par exemple, plusieurs régiments se révolter contre leur colonel ou contre certains officiers, et les contraindre à céder la place au moins momentanément b A Lyon, le général Le Pays de Bourjolly déchaîna une émeute en punissant de prison un sous-officier d’artillerie indiscipliné et en 1 envoyant à Grenoble; une partie des troupes se mutinèrent, forcèrent la prison militaire, mirent en liberté les prisonniers; le général se vit obligé de capituler et d’assister au

1. Dès le a4 février, le Gouvernement provisoire, après avoir adressé à l’armée une proclamation l’invitant à se rallier à lui, avait déclaré que la désertion serait punie « selon la rigueur des lois ».

2. Beaucoup ne portaient jamais l’unitorme, même à la caserne.

3. Beaucoup d’officiers montés touchaient des rations pour leurs che¬

vaux, et n’en avaient pas. Cf. le Journal de Castellane (t. IV, p. 3). Il écrivait le ii décembre 1847 : « Tant qu’il (Louis-Philippe) régnera, il sera impossible de remettre l’armée sur un bon pied. Si son règne se prolonge encore longtemps, cela pourra avoir des suites graves, et le laisser-aller dans l’armée amènera une nouvelle révolution ».

4. Des faits de ce genre se produisirent au 3“ Dragons (Saint-Germain), aux 20 et 90 Hussards (Auch et Amiens), au 1" Génie (Metz), aux 2e et x8" léger (Mulhouse).

retour du sous-officier, porté en triomphe dans les rues b

L’action des clubs ne faisait qu'aggraver ces tendances à l’insubordination. Le club des clubs notamment, comprenant l’intérêt qu’il y avait pour les révolutionnaires à désagréger la discipline militaire, s’y employait activement, et envoyait notamment dans les régiments des délégués qui visitaient successivement les différents corps, y semaient l’agitation, s’elïorçaient d’y créer des comités d’action parmi les soldats ou les sous-officiersi. 2, touchaient même quelques officiers aigris en mal d’avancement, et adressaient à Paris des rapports circonstanciés. Le club des clubs avait pour complice dans cette tâche le ministre de l’Intérieur luimême, qui, par faiblesse, lui avait accordé des fonds pour sa propagande, lesquels fonds servaient à payer, aussi bien que les autres émissaires, d’anciens soldats ou des soldats auxquels même on faisait accorder des congés par ordre supérieur 3.

On voit quelles difficultés eurent donc à surmonter tant le ministre de la Guerre que les généraux et les différents chefs de corps pour recréer ou maintenir la discipline. Il est juste de dire que l’énorme majorité des troupes restait fidèle à ses chefs, et que là où des excès furent commis, comme à Lyon, une réaction, parmi les soldats eux-mêmes4, facilita la remise en mains. Ajoutons enfin que l’armée de 1848, armée de métier où l’esprit de corps était très vivace, avait

i. « Je conçois, lui écrit le ministre, tout ce qu’a d\î avoir de pénible pour vous l’obligation où vous vous êtes trouvé de signer la mise en liberté du maréchal des logis. Mais il est des circonstances supérieures à la volonté des hommes et qui les forcent ù subir ce qu’en temps ordinaire il y aurait lieu d’empêcher. » (Le Pays de Bourjolly, De l’armée et 40 jours de 18U8 à Lyon, p. 53.) Cf. aussi Treillard, la République à Lyon sous le Gouvernement provisoire, p. io.

a. Cl. notamment, la création d’un comité semblable au 70 régiment d’artillerie (Longepied, Comité révolutionnaire , p. yq).

3. Cf. la déposition de Longepied lui-même devant la Commission d'enquête, t. II, p. 78. Cf. également, ibid., les documents recueillis et notamment, p. 79, la lettre d’un de ces soldats délégués par le club des clubs: et les pièces citées in extenso dans Lucas, Clubs et C/ubistes, p. 03 et suiv.

b- Par exemple, l’Assemblée générale tenue par les sous-of&ciers de la garnison de Lyon, décidant que le fameux maréchal des logis « avait manqué gravement à la discipline militaire ». (Cité dans Le mois d’Alexandre Dumas, p. 148.)

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ressenti très profondément les humiliations dont la révolution avait été pour elle la cause, et qu’un réel désir de revanche s’y développa, neutralisant les effets de la propagande démocratique.

Pour la défense de l’ordre et pour sa propre défense, la majorité du Gouvernement provisoire pouvait donc compter sur les généraux, et sur l’armée dans son ensemble, mais l’armée avait évacué Paris le 24 février. En cas de crise, pourrait-elle y rentrer, et surtout pourrait-elle y rentrer à temps?

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