Histoire de la Révolution de iShS, t. I, p. 3o
LA CRISE SOCIALE DE i848
Être ainsi chargé d'appliquer ce droit au trayait qu'il fait proclamer, c’est, pour Louis Blanc, le succès décisif qui entraînera tous les autres. Mais il n ignore pas que ses collègues n’y consentiront jamais de plein gré, et qu’ils redoutent cette éventualité autant que lui-même la désire. Il sait qu il devra les contraindre à créer un ministère formidable, et il n’hésite pas un instant à le faire; le moyen de pression d ailleurs est tout indiqué, il a déjà servi avec succès pour arracher la proclamation du droit au travail : les masses populaires sont toujours en effervescence, et il suffit de jeter parmi elles une idée et un mot, pour que, le 28 février, 2 0U0 hommes viennent « couvrir la place de Grève et s’y ranger, pour ainsi dire en bataille », faisant, « au-dessus des tètes pressées, flotter de nombreuses bannières où étaient écrits ces mots : Ministère du Travail! — Organisation du Travail f1 ».
Le gouvernement tenait séance à l’Hôtel de Ville; une députation lut annoncée. Louis Blanc prit alors la parole et demanda avec chaleur « qu’on fît droit au vœu populaire2 ». Et, dans les arguments qu’il présenta, il ne cacha point le grand rôle qu’il réservait à ce ministère, dont il était le titulaire désigné : « La Révolution avait un sens social; que tardait-on à la définir? La Révolution venait de révéler le vrai souverain, et ce souverain, le prolétariat, le retenait esclave : que tardait-on à reconnaître cette
1. Louis Blanc, Histoire de la Révolution de iS'iS, t. I, p. 1 33.
La préméditation de Louis Blanc semble évidente. Elle paraît attestée par l’ordre même qui règne dans la manifestation, par ce mot de Ministère du Travail qu’on voit apparaître pour la première fois brusquement, par 1 attitude des délégués qui le consultent du regard quand on leur apprend la constitution de la Commission du Luxembourg. On en trouverait enfin une preuve dans une démarche que fit, le matin "même du 28, Louis Blanc auprès de Flocon et Marrast pour leur proposer de réclamer, eu même temps que lui, le premier, un ministère de la Bienfaisance publique et le second un ministère des Beaux-arts (E. Régnault, op. cil., p. nq :
M. Louis Blanc, dit Elias Régnault, ne manquait ni d’audace ni d’initiative. Ses collègues ne marchaient guère d’eux-mêmes dans la voie ouverte par lui; il les y entraînait par une habile complicité avec la foule •■) Louis Blanc d’ailleurs ne se cache pas d’avoir favorisé la manifestation du 17 mars et prépare celle du 16 avril, et juge parfaitement légitime d’avoir eu recours, contre ses collègues, a une pression populaire.
2. Louis Blanc, loc., cit.\ cf. également Elias Régnault, op. cit., p. 120- 124; Delvau, op. cit., p. 374; Garnier-Pagès, op. cit., t. VI, p. 182-188: Glierest, op. cit., p. 179-185; Caussidière, Mémoires, t. I, p. 277-383.
PREMIERS ACTES DU GOUVERNEMENT
poignante anomalie? Créer un ministère qui fût celui de l'avenir, remplacer par une organisation fraternelle du travail l’anarchie qui couvrait sous son vaste désordre l’oppression de la multitude et faisait hypocritement porter à son esclavage les couleurs de la liberté, voilà ce qui était à faire . b>
De quelques mots qu’il pût envelopper la chose, la majorité discernait sans peine et l’ambition personnelle de Louis Blanc et les vastes projets qu’il prétendait réaliser : malgré la menace populaire, il fallait donc résister, sous peine de perdre, et au delà, tout le terrain disputé pied à pied pendant les premières heures de la révolution. Cette fois encore, Lamartine se fit le porte-parole des idées modérées et socialement conservatrices : s’exprimant avec beaucoup d’énergie, il dénia au Gouvernement provisoire le droit d’engager l’avenir, et le somma de respecter les droits souverains de l’Assemblée future. Il ajouta « qu’il ne concevait pas la nécessité du ministère proposé », et, « quant à l’organisation du travail, il ne l’avait jamais comprise et ne la comprendrait jamais » 2.
Gette sortie « véhémente » fut applaudie par la majorité, et, sur-le-champ, Louis Blanc déclara qu’il donnait sa démission de membre du Gouvernement provisoire. Aussitôt ses adversaires eux-mêmes se précipitèrent vers lui et le supplièrent de n’en rien faire : son départ, pour un pareil motif, n’était-ce pas l’émeute immédiate, l’assaut de l’Hôtel de Ville, la chute du gouvernement, l’effusion du sang peutêtre?... Louis Blanc résistait aux prières « avec opiniâtreté », et, de leur côté, Lamartine et les modérés ne pouvaient pas céder sur la question du ministère : ce n’eût pas été seulement en effet permettre, sous leur responsabilité, l’application de doctrines dont ils avaient horreur et peur, c eût été encore livrer à leur plus dangereux adversaire ces masses sans cesse plus nombreuses d’ouvriers sans travail, que Marie, au ministère des Travaux publics, essayait d’embrigader, de contenir, de faire servir peut-être a la
i. Louis Blanc, Joc. cit.
■j. Louis Blanc, toc. cit.
LA CRISE SOCIALE DE i848
cause de l’ordre, et qui, livrées au nouveau ministre du Travail, deviendraient à la fois entre ses mains un champ d’expérience pour ses idées et une armée révolutionnaire qui le rendrait tout-puissant....
La députation populaire cependant attendait, et, sur la place, les manifestants commençaient à s’impatienter. Alors, Garnier-Pagès et Marrast, qui « avaient causé ensemble dans un petit coin » i, vinrent proposer une transaction : Louis Blanc réclamait une compensation personnelle; on ne pouvait lui accorder un ministère, maison pouvait le nommer président d’une commission « au sein de laquelle, en attendant l’Assemblée, les questions sociales seraient élaborées et discutées2 »; cette commission, il donnerait à ses travaux toute l’ampleur qu’il désirerait, il en ferait, s’il le voulait, une sorte de parlement du prolétariat, il y préparerait les projets les plus considérables et les plus hardis, et, pour bien prouver à tous l’importance de son rôle, elle siégerait au Luxembourg, dans la propre Chambre où siégeaient les Pairs : le gouvernement donnerait ainsi une preuve éclatante de l’intérêt qu’il portait aux besoins du peuple, et Louis Blanc occuperait une situation digne de lui.
Mais celui-ci refusa presque avec indignation. « Au lieu d un ministère ayant sous la main des bureaux, des agents, un budget, des ressorts administratifs, un pouvoir effectif, des moyens d application, des ressources pour agir, on proposait... quoi? L’ouverture d’une orageuse école, où il était appelé à taire un cours sur la faim, devant le peuple affamé ! » 3
« Alors, raconte Louis Blanc, prenant la parole d’une voix émue, M. François Arago m’adjura de ne pas persister dans un refus au fond duquel était le soulèvement de Paris. Il invoqua contre moi 1 autorité de son âge. Il ébranla dans mon cœur toutes les puissances d’une ancienne et persévérante aflection. Il se montra prêt à siéger dans la commis-