Cf. notamment Cliérest, op. cit., p
PREMIERS ACTES DU GOUVERNEMENT
sible occuper ces ouvriers, nombreux déjà, que la fermeture des ateliers privait de leur gagne-pain. Ne s’y fût-il pas engagé par la proclamation solennelle du droit du travail , le Gouvernement provisoire n'eût pu se dérober à cette obligation, pour des raisons à la fois d’humanité et de prudence. En prenant des mesures provisoires et en ouvrant des ateliers d’Etat temporaires pendant la crise économique que déchaînait la révolution, il ne faisait d'ailleurs que suivre les exemples de ses prédécesseurs, et en particulier de la Monarchie de Juillet en 1850.
La tâche de faire face à ce grave problème incombait au nouveau ministre des Travaux publics, Marie, avocat de talent, esprit droit et pondéré plutôt qu’entreprenant, de tempérament très conservateur au point de vue social, et ennemi-né de Louis Blanc et du socialisme. Cette tâche était rendue plus délicate encore par le décret du 25 février qui reconnaissait le droit au travail , car tout le monde vit dans celui qui, le 27, institua des « ateliers nationaux » *, une conséquence directe du premier; si bien qu’une légende tenace attribua longtemps à Louis Blanc la paternité et la responsabilité d'une institution, qui fut en réalité créée pour lui faire échec.
Marie le déclare lui-même très franchement 2 : « Le décret du 27 février était sincère en cela qu'il ouvrait la porte à la théorie du droit au travail. 11 était hypocrite en ce sens qu'il semblait en laisser les clefs au ministre des Travaux publics, qu’on savait hostile à cette théorie et très résolu dans cette hostilité.... Le décret qui proclamait le droit au travail ne pouvait donc pas trouver en moi un serviteur dévoué et obéissant. Le décret du 27 février, dont l’exécution avait été remise à mes soins, ne pouvait pas non plus être compris dans cet esprit ». On ne peut proclamer plus clairement l’intention de la majorité d’escamoter, en jouant suites mots, le décret du 25, et de soustraire à tout prix les ouvriers sans travail à l’influence de Louis Blanc, en les embrigadant sous la direction d’un de ses adversaires déclarés.
i. « Ateliers nationaux » promis déjà dans une proclamation du s5 février.
a. Chérest, op. cit., p. 178.
LA CRISE SOCIALE DE i848
Mais la difficulté était précisément de les embrigader et de les occuper. Marie, en même temps qu’il adressait, le 28. une proclamation aux ouvriers, donna l’ordre aux entrepreneurs de reprendre immédiatement les travaux en cours d’exécution pour le compte de l’État, travaux que la révolution avait arrêtés. Puis, convoquant d’urgence, avec les principaux fonctionnaires de son ministère, les Conseils des ponts et chaussées, des chemins de fer et des bâtiments civils, il « supplia » les ingénieurs de lui apporter des projets susceptibles d’exécution immédiate « sans souci de vaines formalités, sans examen de détails minutieux1 »; et, dès qu’il put recevoir de certains d’entre eux « des projets plus ou moins étudiés, plus ou moins satisfaisants 2 », il en ordonna l’exécution immédiate.
En attendant, 5000 à 6 000 hommes purent trouver place sur les chantiers ouverts avant le 24 février, et qu’il suffit dès lors de remettre en activité : 1 500 aux travaux de déblaiement des terrains communaux et de nivellement de la place de l’Europe; 500 à 600 aux terrassements du quai de la Gare; 1 000 à 1 200 au remblai des carrières de Chaillot, à la construction des chemins de hâlage, au redressement et au nivellement de quelques routes, à l'empierrement des chemins de ronde ; 2 000 enfin au Champ de Mars, pour les travaux exécutés par le génie militaire. En même temps, la démolition des barricades et le nettoyage des rues de Paris étaient effectués par un entrepreneur, Hygonnet, qui put, pendant plusieurs jours, y occuper 800 à 900 ouvriers, répartis en petites troupes de 30 à 50 hommes, sous la direction d’élèves de l'École centrale, camarades du fils d’Hygonnet, qui cherchaient à se rendre utiles 3.
Pendant ces premiers jours d’ailleurs, les ateliers nationaux ne forment à aucun degré une administration : il n’y a aucune centralisation; des chantiers, sans aucun lien entre eux, sont simplement ouverts sur certains points de Paris,