Levasseur, op. cit., t. I, p. GG
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des affaires, l’isolement des ouvriers et l’abstention de l’Etat, qui favorisaient les producteurs, passèrent bientôt à l’état de dogme sous l’influence des doctrines économiques de l’école dite libérale, qui les avait reçues d’Angleterre et les avait encore exagérées. La théorie du laisser-faire, empruntée à Adam Smith, et dont on eût pu retrouver aussi la trace chez les physiocrates, avait été popularisée en France par Jean-Baptiste Say, dont le Traité d'économie politique , paru en 1804 et interdit par Napoléon, ne put avoir une seconde édition et ne commença à répandi'e son influence qu’à partir de 1814. Fondée sur l’idée primordiale de l’existence de lois naturelles inéluctables, dont seule la concurrence illimitée assure le libre jeu en même temps qu’elle en tire le maximum d’avantages , voyant dans l’intérêt individuel le moteur unique, et dans la lutte des intérêts entre eux la seule source de progrès, elle proscrivait impitoyablement tout ce qui risquait d’apporter une entrave à ce conflit incessant et bienfaisant; elle refusait par suite à l’État tout droit d’intervention dans le domaine économique, comme elle condamnait toute organisation susceptible de fausser le libre fonctionnement de l’offre et de la demande. En résumé, elle érigeait en théorie l’état de fait créé par la suppression des corporations et l’interdiction de groupements nouveaux.
Cette doctrine, présentée par Say dans un style clair, facile et chaud, fut accueillie avec enthousiasme par la plupart des hommes qui, sous la Restauration, se piquaient d’économie politique; elle les séduisait par son allure scientifique, due à sa conception de lois économiques semblables aux lois mathématiques; elle leur montrait aussi dans l’application de ses principes la cause du magnifique épanouissement industriel et commercial del’Angleterre, qu’ilsadmiraientet jalousaient1.
Le succès de ces théories eut pour premier résultat de vouer à un échec complet les tentatives qui se produisirent en faveur du rétablissement des corporations2. Elles vinrent
1. Cf. par exemple Ch. Dupin, Les forces productives de la France.
2. Rapport de la commission du budget, en 1816, par Feuillant, qui énumère, parmi les reformes à accomplir, le rétablissement des jurandes
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en second lieu donner une base doctrinale aux mesures prises jusque-là dans le seul souci d’intérêts matériels et immédiats; enfin, le côté abstrait et la raideur scientifique des conceptions économistes, contribuèrent à faire perdre de vue le caractère humain des problèmes sociaux et à les faire envisager du seul point de vue de la production et de l'accroissement de la richesse nationale. Il n’y eut plus de question ouvrière, mais une question de main-d’œuvre; il s agit simplement de savoir quelles conditions étaient requises pour que cette main-d’œuvre fut employée le plus utilement possible à la création de valeurs nouvelles. L’école concluait que ces conditions étaient précisément réunies dans le régime de concurrence existant, qu’il fallait bien se garder de compromettre; il fallait surtout éviter que l’État ou quelque autre force sociale vînt, sous prétexte de protéger les ouvriers, imposer aucune restriction à la liberté du chef d’entreprise : c’était celui-ci, et non les autres, qu’il eût fallu plutôt favoriser, car, aux yeux d’une doctrine qui ne considérait les hommes que comme de simples facteurs de la production, il était évidemment l’élément de progrès de beaucoup le plus actit dans la création de la richesse1.
et des maîtrises. — Le 16 septembre 1817, Requête au roi et mémoire sur la nécessite de rétablir le corps des marchands et les communautés des arts et meüers, par Levacher-Duplessis. — Le 18 octobre, la Chambre de Commerce de Caris se prononce contre cette requête et vote la réimpression d’un rapport de Vital Roux a la suite duquel une pétition du même genre a naVpnÏeAvm8 / x’ m pire. — Réponse au mémoire de M. Levacher-Duplessis , F.S Si r Vl8$x’ -A da?S L même sens> Essai sur l'administration
Q ai , taz; Decisions du Conseil général des manufactures (18 1-
ni co.ntr,e le rétablissement des corporations. — Pétition de Levachei-1
Cnn LTrî K T r® des dépntéf (1821), sans suites. Nouvelle opposit on de la Chambre de Commerce de Pans. - Un mot concernant les jurandes pai Anquetil aine. — Mémoire sur l’établissement des maîtrises (i8a3) par Bénard, president du Tribunal de Commerce d’Arras. — En 1820 pétition a la Chambre des Pairs, de 29 entrepreneurs de bâtiment à Paris' demandant une réorganisation des Chambres syndicales qui leur donne plus de pouvoirs. La Chambre des Pairs passe à l’ordre du iour. — A signaler enfin plusieurs vœux de Conseils généraux en faveur d’une réglementation du travail. - (Cf. Martin-Saint-Léon, Histoire des colorations de métiers , p. 5.8 et suiv. ; Levasseur, op. ait., t. I. p. 54o et sui^ Charmeil Les associations professionnelles ouvrières en France depuis 1789 d a-d 1. Un adversaire de cette doctrine pouvait en résumer les conséquences sociales dans les termes suivants : « L’économie politique veut que les
dérIrCeditdelîee“tr<'TeneUr 'rT fchèreme.nt rétribués, car il fau ^considérer, dit-elle . 1 la nécessite de trouver des capitaux ; a0 les qualités ner-
sonneües et les connaissances que ses fonctions exigent; 3^ les risques
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Une population ouvrière existait pourtant; elle devenait même rapidement de plus en plus nombreuse, en raison des besoins croissants de l’industrie; et son sort n allait pas tarder, malgré la rigidité voulue de la nouvelle science économique, à attirer l’attention des penseurs, puis des hommes d’État, tant pour des raisons d’humanité que par le souci du maintien même de l’ordre.
L’ouvrier, dans les conditions où le plaçait le régime nouveau de concurrence absolue, ne profitait pas, en effet, directement de la prospérité industrielle qui enrichissait la bourgeoisie. Le montant de son salaire dépendait beaucoup moins des bénéfices réalisés par le chef de l’entreprise que du besoin que ce dernier éprouvait de son travail, c’est-àdire, en réalité, du nombre des travailleurs qui venaient, comme lui, offrir leurs bras; or la main-d’œuvre, raréfiée depuis la Révolution, commençait à devenir abondante, d’autant plus que les nouvelles conditions de l’industrie manufacturière, qui n’exigeait plus de ceux qu’elle employait un apprentissage préalable aussi long et aussi délicat, permettait un recrutement étendu et presque illimité parmi les manœuvres qui jusque-là travaillaient la terre.
Le nombre croissant des ouvriers qui se faisaient concurrence tendait donc à empêcher une hausse des salaires, malgré l’augmentation simultanée des besoins industriels. En outre, les machines, dont l’emploi commençait à s’étendre, allaient bientôt, en prenant la place d un nombre considérable de travailleurs humains, provoquer dans certaines industries, celle du tissage, en particulier, une baisse de plus en plus rapide qui devait prendre bientôt 1 importance d’une véritable calamité 1 .
auxquels il s’expose. Quant à Fourrier, pourvu qu’il reçoive de quoi ne pas mourir de faim, il doit être satisfait. )> (Comte de Villeneuve-Bargemont, L’économie politique chrétienne, t. I, p. s 78) .
1. Les effets de l’introduction des machines commençaient en eltet seulement à s’indiquer, sous la Restauration : « Il n’y avait guère que les
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A cette crise, en quelque sorte permanente, que la Restauration voyait poindre, allaient se joindre d'autres crises d’un caractère passager cette fois, mais qui contribuèrent terriblement à aggraver la condition des ouvriers. L’instabilité de la production, résultat inévitable de la concurrence, produisit ses effets les plus désastreux au début de ce régime industriel où les entreprises, possédant des moyens d’information très imparfaits, et sans solidarité les unes avec les autres, se lançaient dans une production aveugle, qui souvent ne concordait pas avec les besoins de la consommation. A des périodes d’activité intense succédaient alors brusquement des périodes de dépression, où les salaires s’effondraient et où le chômage décimait les populations ouvrières accrues par la prospérité précédente l.
A ces conséquences du régime de la concurrence, la situation du travailleur, sans liens avec son maître, pas plus qu’avec ses compagnons, n’apporte aucun remède. Et sa liberté, sa seule conquête, bien théorique d’ailleurs, devient même la vraie cause de sa misère2; car si, en droit, il travaille à ce qu’il veut, pour qui il veut, et aux conditions qu’il accepte, l’employeur, par contre, n’a vis-à-vis de lui qu’une seule dette, son salaire, et, pourvu qu’il l’ait payé, se voit affranchi de tout devoir à l’égard de l’ouvrier qu’il ne veut ou ne peut plus employer. Dans les périodes de resserrement des affaires, ou à la suite de l'acquisition de machines, il pourra donc le congédier comme on met de côté un outil devenu inutile, sans qu’aucune solidarité, légale ou de fait, l’oblige à s’intéresser à son sort.
D’une société économique fondée sur le principe de la
fileuses de la campagne qui eussent été jusque-là fortement atteintes; dans les ailles le travail n’était pas réduit » (Levasseur, op. cit. t., I, p. 033) .
1. On trouvera plus loin, dans l’examen détaillé des conditions de la vie
■ouvrière sous la Monarchie de Juillet, les faits particuliers qui motivent ces considérations générales. ^
2. .< Le peuple est plus pauvre parce qu’il est plus libre », avait dit Morton Lden (State of the poor , t. I, p. 57). Etait-il même plus libre? S'il pouvait changer de maître, pouvait- il en fait changer de métier? Sa situation n’etait-elle pas pire que celle d’un esclave, ménagé du moins et nourri dans le propre intérêt de son possesseur? Lui s’épuisera de travail, pour pouvoir manger, et restera finalement sans ressources (Cf. Emile baquet Politiques et moralistes , t. III, p. 16/, et suiv.).
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liberté dans l’isolement, pour les individus, et de la concurrence comme seule règle de leurs rapports, naquit ainsi une forme nouvelle de la vie sociale, que les siècles précédents n’avaient pas connue : celle d'un prolétariat industriel. Ce qui le caractérise, ce n’est pas seulement l’absence pour lui de toute propriété acquise et la nécessité où il se trouve de gagner le pain de chaque jour au prix du travail journalier de ses mains 1 : le serf, autrefois, ancêtre direct de ces ouvriers que l’industrie enlevait à la terre, s’était vu dans une situation aussi précaire; le compagnon, le plus souvent, ne possédait pas non plus autre chose que le salaire de la veille : ce qui distingue d’eux le prolétaire, c’est l’insécurité absolue du lendemain qu’ils ne connaissaient pas dans les mêmes conditions, car, infiniment moins libres, ils avaient du moins des droits en même temps que des devoirs, et, esclaves si l’on veut, ils étaient cependant, en tant qu’esclaves même, ménagés et nourris.
Lui, au contraire, se trouve dans cette situation, que, ne possédant rien autre que ce qu’il gagne, il a absolument besoin de son salaire pour vivre; et que, d’autre part, ce salaire ne lui est nullement assuré, puisqu’il résulte d’un contrat essentiellement précaire et qui peut être rompu d’un jour à l’autre. Ainsi, tandis qu’il n’a guère de part aux bénéfices des heures prospères, puisque sa rémunération dépend d’autres facteurs que ceux-là, par contre, le resserrement des affaires, l’introduction des machines, c’est-à-dire le progrès, ou même simplement l’accroissement de la population, paraissent nécessairement le condamner au chômage, ou provoquer, en tous cas, une diminution de son salaire et une augmentation de son labeur.
Voilà du moins ce que virent au début du xixe siècle ceux qui, sans se satisfaire des propositions théoriques et scientifiques de l’économie politique régnante, se trouvèrent amenés à en considérer les résultats dans les faits. Et ils en tirèrent avec effroi cette conséquence qu’un abîme se creusait et continuerait à se creuser, de plus en plus large, entre
i. Définition donnée par Granier de Cassagnac, Histoire des classes ouvrières et des classes bourgeoises, cliap. Ier.
Quentin-Baucbart. — Crise sociale de 1818. 2
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une bourgeoisie industrielle dont la richesse augmentait sans cesse, et un prolétariat de plus en plus misérable.
Les économistes de l’école anglaise eux-mêmes étaient arrivés à cette conclusion que paraissait justifier la situation de la Grande-Bretagne, beaucoup plus avancée que la France en matière de progrès industriel, mais aussi au regard du dénûment extrême d’une partie de la population ouvrière.
Leurs théories, de conséquences en conséquences, aboutissaient, dans leurs propres ouvrages, à cette division nécessaire de l’humanité en deux classes, dont la moins fortunée ne verrait pour limite à sa misère, par suite de l’accroissement de la population et du phénomène de la rente, que le minimum indispensable pour maintenir en vie le nombre d’ouvriers dont l’industrie a strictement besoin b Adam Smith, le premier, avait écrit : « La part du propriétaire dans le produit augmente nécessairement à mesure que le produit augmente 1 2 ». Ricardo avait ajouté : « La condition de l’ouvrier empirera en général, tandis que celle du propriétaire foncier s’améliorera » 3 * 5. Et Malthus avait été à la conclusion extrême et inévitable : « Un homme qui naît dans un monde déjà occupé, si sa famille n'a pas le moyen de le nourrir ou si la société n’a pas besoin de son travail, cet homme, dis-je, n’a pas le moindre droit à réclamer une portion quelconque de nourriture : il est réellement de trop sur la terre. Au grand banquet de la nature, il n’y a point de couvert mis pour lui. La nature lui commande de s’en aller, et ne tardera pas elle-même à mettre cet ordre à exécution » b
Cette thèse pessimiste de la paupérisation ü, que l’expérience n’a pas ratifiée, dominait, à cette époque, les conceptions des économistes libéraux aussi bien que celles de
1. C’est la thèse que reprit plus tard I.assalle en exposant la fameuse « loi d’airain ».
2. Recherches sur la nature et les causes de la richesse des Nations 1776
t. I, chap. vin. ’ n '