Op. cit., t. II, p
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temps de se reconnaître et ne pouvant fixer leurs choix, les anciens officiers seuls seraient réélus. Il y avait là un péril immense ». Il ajouta, avec une émotion visible, « que son devoir était de prévenir le gouvernement, de l’engager à donner satisfaction aux justes exigences de l’opinion publique, et que, s’il persistait à vouloir précipiter les élections, il devait s’attendre à une manifestation solennelle de 100000 citoyens, qui iraient à l’Hôtel de Ville porter euxmêmes leurs protestations1 ».
Ces paroles provoquèrent un malaise, auquel succédèrent immédiatement les protestations :
— « Ce n’est pas une menace, s’empressa de dire Louis Blanc, c’est un simple avertissement sur des intentions qui m’ont été communiquées et qui m’émeuvent beaucoup. »
Mais l’indignation de la majorité contre cette nouvelle tentative de pression se manifesta avec une telle énergie que Louis Blanc, froissé, se leva et déclara qu’il cessait de faire partie du gouvernement. Albert l’imita. Ledru-Rollin s’interposa, et, parlant avec chaleur, fit décider d’ajourner la question pour plus amples informations; puis, afin de donner une satisfaction au sentiment populaire et à ses interprètes, on décida de dissoudre les compagnies d’élite de la garde nationale.
Le lendemain, Louis Blanc revint à la charge, avec d’autant plus d’énergie qu’il était loin d’être sans inquiétudes sur cette promenade de 100 000 à 150000 hommes à travers Paris. La majorité ne céda pas, mais consentit seulement, en raison de certaines difficultés matérielles, à fixer la date des élections des officiers de la garde nationale au 20 au lieu du 18; le lendemain, 15, pour la même raison, elle les changea encore une fois, et les reporta définitivement au 25.
Ce n’était pas une satisfaction pour Louis Blanc, non plus que pour les organisateurs de la manifestation, d’autant plus que, sur la question de principe, 8 voix contre 3
i. Garnier-Pagès, op. cit., t. VI, p. 3f)i : cf. également p. 392, 890, 397; Louis Blanc, op. cit., t. 1, p. 3o7-3og; et les délibérations du Gouvernement provisoire ( Commission d'enquête, t. II, p. 3o-3i).
avaient très nettement refusé l’ajournement. Et d'autre part, la question de la convocation de l’Assemblée et celle de l’éloignement des troupes restaient entières. Dans ces conditions, le mouvement préparé par la Commission des Trente continuait à s’organiser méthodiquement, quand une contre-manifestation de la bourgeoisie gagna de vitesse, en quelque sorte, les clubs et les corporations, et se porta avant eux sur l’Hôtel de Ville.
Les éléments conservateurs de la population parisienne commençaient en effet à se reprendre. Atterrés au lendemain immédiat du 24 février, et redoutant les pires excès, ils avaient ensuite ressenti une certaine confiance en constatant que l’existence nationale continuait sans excès populaires et sans persécutions gouvernementales; ils avaient surtout retrouvé le sentiment que, si le danger n’avait point disparu, au contraire, il leur était du moins encore possible de lutter; à la frayeur passive du premier moment avait succédé une sorte de combativité, entretenue et accrue chaque jour par les déclamations des clubs, par les excitations et les menaces d’une presse démagogique qui semblait surgir de terre.
Du désarroi des premiers jours, il ne restait que la disparition momentanée des anciens partis, et l’union de tous les privilégiés de l’ordre social, liés par quelque chose d’infiniment plus fort que les convictions politiques; selon le mot de Tocqueville1, « la propriété, chez tous ceux qui en jouissaient, était devenue une espèce de fraternité. » Le sentiment d’une ruine imminente et irréparable donnait de l’énergie aux plus découragés, et chacun, comme sur un navire en péril, cherchait son propre salut en prenant son
i. Renard, p. 25. — Le baron de Barante écrivait à Guizot, le 12 mars : « L’ordre public est le seul mot de ralliement.... Les conservateurs n’ont plus d’autre symbole que le respect de la propriété.... Les provinces sont consternées et très inertes à la République : elle n’a de vie que dans la mort des autres opinions et dans l’insurrection des ouvriers ». ( Souvenirs ■du baron do Barante, t. VII, p. 3oi.)
Quentin-Bauchart. — Crise sociale do 1818.
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poste de combat pour le salut commun. « La France lait des efforts inouïs pour maintenir l’ordre, écrivait, le 8 mars, Léon Faucher1; on paye les contributions à 1 avance, on s’associe pour former des comptoirs d’escompte, on s enrôle en foule dans la garde nationale; tous les hommes de l’opposition libérale sont candidats aux élections pi ochaines » .
Ces éléments conservateurs plaçaient leur espoir, d’une part, depuis le jour du drapeau rouge, dans la majorité du Gouvernement provisoire et surtout dans Lamartine, d autre part dans la garde nationale, où ils dominaient de façon écrasante, et qui, au milieu de mars, nous lavons vu, conservait une réelle homogénéité. Or, coup sur coup, entre le 8 et le 13 mars 2, ils crurent voir ces deux points d’appui leur échapper subitement, quand ils lurent dans les journaux, d’abord les circulaires du ministre de 1 Intérieur, puis le décret supprimant les compagnies d élite de la gaule nationale.
Ledru-Rollin, en effet, imbu des souvenirs de la Révolution, avait remplacé les préfets de la royauté par des commissaires sans pouvoirs bien définis. Ceux-ci, choisis par lui dans le personnel républicain peu nombreux et très mêlé qui l’entourait à Paris, ou parmi les politiciens locaux mal vus de la majorité de leurs concitoyens, suscitaient déjà, par eux-mêmes, des craintes de la part de leurs administrés, et quelques-uns se laissèrent aller à des excès de langage ou à des abus de pouvoir qui devaient provoquer, sur certains points, des soulèvements dont ils ne purent se rendre maîtres. Ces choix fâcheux, moins nombreux d’ailleurs qu’il ne parut à une opinion inquiète et nerveuse, turent aggravés par quelques phrases malheureuses desmstiuctions (^ue Ledru-Rollin adressa à ses commissaires, et auxquelles il donna la publicité du Moniteur. Jacobin de tendances, volontiers désireux d’impressionner par des paroles fortes et révolutionnaires s’il était par nature incapable de violences matérielles, il écrivit, dans une première circulaire :
i. Lettre à Henry Reeve. , , . „
i. Les circulaires de Ledru-Rollin sont des 8 et 12 mars; la suppression des compagnies d’élite est du io.
« Le pouvoir méprisable que le souffle populaire a fait disparaître avait infecté de sa corruption tous les rouages de l’administration. Ceux qui ont obéi à ses instructions ne peuvent servir le peuple. A la tête de chaque arrondissement, de chaque municipalité, placez donc des hommes sympathiques et résolus. Ne leur ménagez pas les instructions, animez leur zèle. Par les élections qui vont s’accomplir, ils tiennent dans leurs mains les destinées de la France : qu’ils nous donnent une Assemblée nationale capable de comprendre et d’achever l’œuvre du peuple. En un mot, tous hommes de la veille, et pas du lendemain. »
La France, anxieuse et aux aguets des premiers actes de ses gouvernants, sentit passer sur elle la menace d’une dictature jacobine, et frémit. Ce fut pire, quand, violemment attaqué par la presse conservatrice^ Ledru-Rollin, visiblement décidé à intimider ses adversaires écrivit à ses commissaires, dans une seconde circulaire :
« Vous demandez quels sont vos pouvoirs, ils sont illimités. Agent d’une autorité révolutionnaire, vous êtes révolutionnaire aussi. La victoire du peuple vous a imposé le mandat de faire proclamer, de consolider son œuvre. Pour l’accomplissement de cette tâche, vous êtes investi de sa souveraineté, vous ne relevez que de votre conscience, vous devez faire ce que les circonstances exigent pour le salut public. »
Cette fois, ce fut « presque l’épouvante1 » chez les commerçants et les capitalistes, gros et petits. Tous se persuadèrent que le ministre de l’Intérieur, maître de l’administration du pays, avait décidé d’écarter, au besoin par la violence, toute opposition d’une assemblée qui, composée uniquement de républicains exaltés, consommerait leur ruine en instaurant le socialisme. Et ce sentiment, très compréhensible chez des gens qui ignoraient que l’énergie de Ledru-Rollin n’existait qu’en paroles, que ses menaces resteraient vaines, qu’il laisserait bafouer et désavouerait ses commissaires après leur avoir donné des
1. Rapport de police du mars. Cf. Commission d enquête, t. Il, p. 216.
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pouvoirs discrétionnaires, s’aggravait encore de la confusion qui existait dans les esprits au sujet des opinions des membres du gouvernement : le ministre de 1 Intérieur était couramment considéré, en effet, comme un communiste ardent, et comme un homme décidé, de concert avec Louis Blanc, à ruiner la propriété et la famille.
La consternation fit place dans la bourgeoisie parisienne à l’exaspération, quand, le 13 mars, parut le décret suppiimant les compagnies d'élite de la garde nationale . apiès les menaces, on ne tardait pas à passer à l’exécution; le désarmement des hommes d’ordre commençait; à leurs yeux, il parut que, dans le gouvernement, Ledru-Rollin triomphait de Lamartine, que la revanche du drapeau rouge se préparait. Et la même pensée vint aux gardes nationaux bourgeois qu’aux clubistes révolutionnaires : il fallait effrayer le gouvernement par un sérieux déplacement de forces, le forcer à rapporter ses mesures, l’épurer au besoin et, en tous cas, assurer dans son sein, grâce à une pression extérieure, la prédominance de l'élément modéré sur l’élément avancé.
La lutte fut donc entamée brusquement, sous le coup de fouet des événements; le prétexte de la démonstration était peut-être mal choisi, et la manifestation des bonnets ci poil prêta au ridicule, surtout d’ailleurs parce quelle échoua. Mais le mouvement de la garde nationale bourgeoise se préparait en réalité depuis plusieurs jours, par la violente campagne de presse contre Ledru-Rollin et ses circulanes, par les pétitions en faveur du maintien des élections au 9 avril, que le Comité central républicain répandait dans tous les clubs modérés et jusqu’en province. La suppression des compagnies d’élite, qui atteignait les gardes nationaux, non seulement dans leur amour-propre, mais dans leur sécurité, en supprimant une force homogène de près de 2-4 000 hommes, fut le signal delà lutte ouverte. Le jour même où parut le decret, 14 mars, les protestations des légions paraissent dans les journaux, notamment dans le Constitutionnel ; le 15, le mouvement prend une grande extension; sur l’initiative d’Émile de Girardin, les compagnies d’élite
viennent signer une pétition collective aux bureaux de la Presse *; des réunions se tiennent dans les salles de rédaction des journaux conservateurs; des appels à une « grande manifestation de la garde nationale tout entière » paraissent dans les journaux, sont placardés sur les murs, invitant les légions à se réunir le lendemain, en uniforme et sans armes, au lieu ordinaire de leur rassemblement; le soir, les organisateurs, réunis à la mairie du 2e arrondissement, fixent le programme de la journée, et tracent les itinéraires que devront suivre les différents corps pour se rendre à l’Hôtel de Ville.
Le même soir, Lamartine, recevant une députation du club de la garde nationale, écoute complaisamment les doléances de son chef, de Lépine, contre les circulaires, et lui répond avec énergie que « le Gouvernement provisoire n’a chargé personne de parler en son nom à la nation et surtout de parler un langage supérieur aux lois » ; il ajoute que, sous peu, une proclamation remettra les choses au point2. Il avait provoqué, pour le lendemain, à midi, c’est-àdire à l’heure même où devait s’ébranler la manifestation des bonnets à poil , une réunion plénière du gouvernement où il comptait poser nettement la question de politique générale. Ainsi, d’accord ou non 3, les éléments modérés, à l’intérieur et à l’extérieur du Gouvernement provisoire, prenaient résolument l’offensive.
La convocation des gardes nationaux indiquait comme date le 16 mars, à onze heures du matin. Il semble qu’il y ait eu quelque flottement, beaucoup de défections, une certaine difficulté à organiser les légions : vers deux heures seulement, 30 000 hommes en uniforme, mais armés seulement du
i. Cf. Delvau, op. cit., t. I, p. 397.