Nommés dans le Moniteur du 23 mars
LA COMMISSION DU LUXEMBOURG
telle façon que des usines particulières dépêchèrent leurs représentants.
On ne trouve pas trace, dans les procès-verbaux du Luxembourg, de vérification des pouvoirs, et il n’y en eut certainement pas ; c’eût été se lancer dans d’inextricables difficultés, et retarder, par des discussions et des récriminations sans fin, l’ouverture des travaux. Sans doute trancha-t-on les difficultés en admettant tous les délégués qui se présentèrent; aussi bien, la question n’aurait eu d’importance que si l’assemblée du Luxembourg eût dû être une assemblée délibérante, et elle n’était qu’une assemblée consultative, qui devait se borner à émettre des vœux qu’il appartiendrait au Gouvernement provisoire de rendre ou non exécutoires, et à préparer l’œuvre sociale de la future Constituante; en réalité même, elle ne fut guère, nous le verrons, qu’un auditoire pour Louis Blanc, et le principal, pour lui, était que cet auditoire fût le plus nombreux possible.
11 renonça de même, tout de suite, à la constitution d’une vaste commission de travail réunissant des membres de chaque corporation, et il comprit la nécessité d’un comité restreint, qu’il fit nommer le 10 mars par la réunion plénière des délégués ouvriers : dix d’entre eux furent désignés par le sort pour en faire partie. Le 11, parut un avis, adressé cette fois aux patrons, et les invitant à nommer également trois représentants par profession; le 17, 231 délégués patronaux, désignés par 77 corps de métiers, appartenant surtout au commerce, à la petite industrie, au bâtiment et aux transports, mais très peu à la grande industrie, se réunirent à leur tour et tirèrent de même dix noms au sort. Un comité de 20 membres fut ainsi constitué; il se compléta en appelant dans son sein des économistes connus, comme Wolowski, Charles Duveyrier, Cazeaux, Jean Reynaud, Toussenel, Victor Considérant. C’est de ces délibérations, qu’il présidait, avec Albert comme vice-président, et Vidal comme secrétaire général, que Louis Blanc espérait voir jaillir, sous son impulsion, un programme législatif de réformes sociales. La grande commission plénière de plus de
LA CRISE SOCIALE DE i848
600 membres était surtout destinée à donner à la population ouvrière de Paris une satisfaction morale, et aussi, Louis Blanc ne s'en cache pas, à placer « un levier puissant aux mains de la commission du gouvernement pour les travailleurs 1 » et surtout de son président. Les délégués furent, pour celui-ci, à la fois l’auditoire devant lequel il pouvait développer son programme social, et une réunion de disciples par l’intermédiaire desquels il agissait directement et puissamment sur l’ensemble des ouvriers de Paris, amenés, par contre-coup, à se grouper et à se discipliner, ce qui ne fut pas d’ailleurs le moindre résultat de la commission.
Louis Blanc, d’ailleurs, ne se proposait pas seulement de profiter de cette tribune « d’où il parlerait à toute l’Europe », pour y faire une propagande « au profit d’une grande idée, du haut d’une grande situation », et « d'y mettre en discussion, devant une multitude immense, le royaume du mal 2. » Il espérait, en plus d’une large diffusion de ses doctrines, un résultat immédiat et tangible; il voulait, après avoir « sondé les plaies sociales d’une main prudente, exposer avec bonne foi les résultats découverts et entrevus3 », et présenter des projets de loi immédiatement applicables à l’Assemblée nationale qui allait se réunir4. S’il n’eut tenu qu’à lui, il n’eût même pas attendu la réunion de cette assemblée, ni couru le risque de ses discussions ; il eût tout de suite, sous la seule responsabilité du Gouvernement provisoire, transformé en décrets exécutoires (comme ce fut fait d’ailleurs dans deux cas) les décisions de la Commission du Luxembourg. Et, même lorsqu’il en vint à se rendre compte que l’assemblée future lui serait probablement hostile, il songea, comme nous le verrons, à user du « levier » qu’il possédait, pour forcer la majorité récalcitrante de l'Hôtel de Ville à cette expérience immédiate.
i. Louis Blanc, op. cit., t. I, p. 171.