Op. cit., t. I, p. i4G
h. Dans son discours d’inauguration (ior mars), Louis Blanc donnait comme but à la commission d’ « étudier toutes les questions relatives au travail, en préparer la solution dans un projet qui sera soumis à l’Assemblée nationale, et, provisoirement, entendre les demandes les plus urgentes des travailleurs, et faire droit à celles qui seront reconnues justes ».
LA COMMISSION DU LUXEMBOURG
Mais encore fallait-il que sortissent des délibérations du Luxembourg — délibérations que Louis Blanc, avec une entière bonne foi, voulait d’ailleurs aussi larges et aussi impartiales que possible — des projets à la fois pratiquement réalisables et d’une portée générale. Or, dès le premier jour, la commission et son président se voient obligés de compter avec des revendications populaires immédiates, et débordés par des questions d’actualité, plus ou moins importantes, les unes d’intérêt général, les autres purement particulières, mais qui toutes masquaient le grand œuvre à accomplir, et déviaient l’activité de la Commission du Luxembourg et de son président.
C’est ainsi que, dès la première séance préparatoire, au moment où Louis Blanc finissait à peine de magnifier le triomphe populaire et de tracer l’œuvre à accomplir, et avant même que lût régulièrement constituée la nouvelle assemblée, un ouvrier, se levant, posa, aux applaudissements de tous, la question de l’abolition du marchandage et celle de la diminution des heures de travail, et en réclama la solution immédiate. Malgré sa popularité, Louis Blanc put à grand’peine obtenir un délai pour consulter les patrons, et il n’eut pas trop de l’aide d’Arago, qui arriva juste à ce moment, pour calmer les ouvriers déjà menaçants, et décidés, déclaraient-ils, à ne pas reprendre le travail sans qu ils eussent obtenu satisfaction sur ces deux points.
Louis Blanc, en cette circonstance, agit aussitôt avec la loyauté et l’esprit de conciliation qu’il apporta toujours à celte époque au règlement des conflits entre employeurs et employés : il réunit, dès le lendemain, des représentants des patrons, choisis, eux aussi sans doute, un peu au hasard *, leur exposa les faits et leur demanda un effort vers la conciliation.
Ceux-ci témoignèrent de leur bonne volonté. La première question, celle du marchandage, ne les touchait d ailleurs qu’indirectement. On confondait alors, sous ce nom, ti'ois ordres de pratiques fort distinctes; il arrivait d’abord qu’on
i. Ce n’est que quinze jours après que paraît, à leur adresse, une invitation officielle à élire trois représentants par profession.
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désignât ainsi tout travail à la pièce, dit encore piéçard; que bon nombre d’ouvriers voulussent l’atteindre, c’est probable, mais les patrons en demandèrent formellement le maintien, et on écarta sans difficulté cette interprétation. On considéra de même que les ouvriers n’avaient pas voulu non plus interdire à plusieurs d’entre eux de s’unir pour soumissionner un travail, l’exécuter en commun et s’en partager les bénéfices, ce qui également était nommé marchandage. En ce temps, où l’association apparaissait à tous comme une panacée universelle, cela parut plutôt une pratique à encourager.
Restait ce que le Moniteur ', dans le compte rendu de cette séance1, appelle « le marchandage oppressif ». S’en rendait coupable le « tâcheron » qui sous-entreprenait à forfait des travaux, et, les faisant exécuter à vil prix par des ouvriers qu’il embauchait, réalisait ainsi un bénéfice jugé par ces derniers indûment prélevé sur leurs salaires. A ce « marchandeur », la classe ouvrière portait la haine qu’elle ressent à l’égard de tout intermédiaire soupçonné de vivre à ses dépens, haine accrue du fait que ce parasite appartenait également, par son origine, au monde des travailleurs, qu’il était à leurs yeux non seulement un exploiteur, mais un laux frère, et que trop souvent, en outre, il spéculait sur leur imprévoyance, leurs faiblesses, leurs vices mêmes, pour les maintenir sous sa dépendance 2.
La législation du livret, telle qu’elle résultait de l’arrêté du 9 frimaire an XII, favorisait en outre des abus qui dégénéraient en véritable exploitation de la misère. Ce livret, obligatoire pour tout ouvrier, portait mention des avances laites à celui-ci par son patron, et, s’il changeait d’employeur, le nouveau devait faire, sur le salaire, des retenues de 2 dixièmes, jusqu’à complet remboursement; pratiquement, une dette de cette nature empêchait un ouvrier de se replacer et le mettait à la discrétion de son patron. Aussi était-ce devenu une véritable industrie pour certains embau-
i. Cf. le Moniteur du 3 mars i8£i8.
a. Cf. Villermé, Tableau de l'état physique et moral des ouvriers t. II, p. 369.
LA COMMISSION DU LUXEMBOURG
cheui’s de procurer quelque argent aux ouvriers pressés par la misère, et de revendre ensuite, avec bénéfice, grâce au livret, les engagements qu'ils avaient ainsi extorqués1.
De telles pratiques étaient devenues un vrai fléau pour la partie la plus pauvre de la population laborieuse, et ceux qui, dans les manifestations qui se produisirent autour de l’Hôtel de Ville, criaient ou inscrivaient sur leurs bannières les mots : « Abolition de 1 exploitation de 1 homme pai l’homme! » pensaient souvent beaucoup moins à une réforme complète de la société qu’à la suppression des marchandeurs. On comprend donc que celle-ci ait été 1 une des deux premières revendications populaires, et 1 on compiend de même que les patrons reunis le 2 mars au Luxembouig y aient accédé facilement.
Quant à une réduction des heures de travail, elle touchait ces derniers beaucoup plus directement, mais elle les touchait infiniment moins en ce moment de crise quelle ne les eût atteints en période normale. Alors le ralentissement des commandes ne leur laissait plus de quoi lournir du travail à tout leur personnel, ils étaient plus disposés qu en toute autre occasion à donner cette preuve de bonne volonté ; et, d’autre part, ils préféraient payer de ce prix la rentrée d’une partie de leur personnel, plutôt que de voir se perpétuer le chômage; est-il téméraire même de supposer qu’aux yeux de certains, une mesure de cette sorte, d’origine révolutionnaire, était destinée à disparaître d’elle-même, la crise une fois passée? Bref, ils cédèrent; et Louis Blanc put apporter à l’Hôtel de Ville les vœux des ouvriers revêtus de l’approbation des patrons
Il était difficile au Gouvernement provisoire, dans ces conditions, de ne pas les sanctionner légalement, malgré la vive répugnance de la majorité à intervenir dans des conventions entre particuliers, à porter atteinte au principe sacré de la concurrence, et enfin à prendre des decisions aussi graves qu’elle eût préféré réserver à l’Assemblée, Aussi la chose ne se fit-elle pas sans discussions fort ammees,
i. Du Cellier, Histoire des classes laborieuses , p. 4^8.
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qui portèrent surtout sur la réduction des heures de travail : on craignait, en provoquant une hausse de la main-d’œuvre, de rendre aux industriels la lutte impossible contre la concurrence étrangère. « Quoi qu’il en fût, ainsi que le confesse Garnier-Pagès L le salut public parlait, dans le moment, plus haut que toutes les considérations secondaires. Les ouvriers demandaient; les patrons concédaient; le Gouvernement provisoire ne pouvait refuser son assentiment à cette œuvre de conciliation », et, le jour même, 2 mars, deux décrets lui eut signés, 1 un abolissant le marchandage (sans d’ailleurs nettement spécifier lequel) 2, l’autre réduisant d’une heure la journée de travail, ramenée de onze à dix à Paris, et de douze à onze en province 3.
Ce premier triomphe du Luxembourg produisit un gros eflet, et 1 importance de Louis Blanc s’en accrut. L’opinion fut frappée, aussi bien du côté patronal que du côté ouvrier, de la manière à la lois modérée et équitable dont il avait procédé en consultant tous les intéressés et en conciliant tous les intérêts. La rapidité presque miraculeuse de ce premier succès ne tarda pas à faire de lui, dans des cas assez nombreux, l’arbitre, choisi d’un commun accord, des différends entre employeurs et employés; et, dans ce rôle, nouveau pour lui, il réussit assez généralement, servi d’une Part par sa popularité auprès des ouvriers, et de l’autre par J esprit de sacrifice que les circonstances imposaient aux patrons. Il put donc, à juste titre, énumérer avec quelque