‹ La crise sociale de 1848;Chapitre 136 sur 158 · I. On. cit. t. I, p. i84 et suiv · texte numérisé non relu

I. On. cit. t. I, p. i84 et suiv

a- Cf. Louis Blanc, La Révolution de février au Luxembourg , p. 03.

3. Cf. La Révolution de février au Luxembourg, p. io, qui se borne a

reproduire le Moniteur.

A. Cf. supra, chap. il, p. 5o et suiv. . ,

5. Louis Blanc, d’après les plans des architectes Not et Daly, estimait le

coût de chaque immeuble à un million.

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à bon marché contemporaines — - car il s'agissait de location à des ménages ouvriers et non d’asile pour des indigents — se mêlaient certaines influences fouriéristes ; leur créateur ne prévoyait pas en effet seulement, dans chaque cité, une salle de lecture, une crèche, un asile, une école, un jardin et des bains communs, il ne voulait pas seulement une installation unique pour le chauffage et l’éclairage, il songeait encore à amener les locataires, sinon à prendre leurs repas tous ensemble, du moins à faire la cuisine en commun.

Un incident de la discussion montra également que, dans l’esprit de Louis Blanc, cette proposition de créer des habitations ouvrières ne constituait pas un remède empirique à une situation intolérable, mais faisait partie intégrante de tout un ensemble de conceptions étatistes. Quelqu’un, en effet, ayant proposé, tout en adoptant le principe, d’en confier la réalisation à des associations particulières, le théoricien du socialisme s’insurgea; il n’admit pas davantage une combinaison permettant aux locataires des maisons ouvrières d’en devenir à la longue propriétaires ; « Laisser la perspective de la propriété de ces établissements à un certain nombre d’ouvriers, ce serait créer une caste de privilégiés », déclara-t-il. Et il ajouta, ce qui est très caractéristique, que, si l’État n’était pas et constructeur et propriétaire, la question « perdrait toute son importance » h

Quoi qu’il en soit, il y avait là une idée à tout le moins intéressante, présentée sous une forme relativement modeste, et par suite réalisable; la discussion resta malheureusement platonique et ne comporta pas de suites. Une autre idée ingénieuse et utile sortit également des premières délibérations de la Commission du Luxembourg : celle d’ouvrir dans chaque mairie un double registre, contenant d’une part les offres, et d’autre part les demandes d’emploi. Le Gouvernement provisoire l’accueillit, et, par un décret du 8 mars, ordonna la création des registres; mais sa décision resta lettre morte. La commission, enfin, se fit, le 13 mars, l’interprète des plaintes très vives qu’elle recevait contre le travail

i . Op. cit., p. i3.

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effectué dans les prisons, les casernes, les établissements de charité et les congrégations religieuses, et provoqua un décret du 24 mars qui supprimait cette concurrence au travail libre.

Ce fut le dernier résultat pratique de ses délibérations : au mois d’avril, on ne la voit plus rien proposer au gouvernement, et il est assez piquant de remarquer qu’elle ne fut jamais plus active qu’à l’époque où elle n’était pas encore régulièrement constituée. La vérité est qu’elle subit le contre-coup des événements politiques et du déchirement qui s’accentua à partir du 15 mars entre la bourgeoisie parisienne et le prolétariat révolutionnaire : le temps des concessions réciproques, de l’entente entre patrons et ouvriers, des espoirs un peu idylliques qui avaient suivi le 24 février, était passé. Une réaction s’esquissait, à la fois ardente et profonde, contre les idées socialistes, flétries du nom de communisme; si elle triomphait, Louis Blanc voyait se fermer pour lui l’avenir. Il s’en rendait compte, et la nécessité de la résistance changea la direction de ses préoccupations. Sous cette influence, le Luxembourg perdit de plus en plus son caractère primitif; il ne fut plus question de conciliation sociale et d’élaboration de réformes pour l’avenir, mais de luttes politiques immédiates ; la commission mi-patronale, mi-ouvrière vit se former à côté d’elle, à la fin de mars, un comité d’action, organe purement politique et uniquement composé d’ouvriers, destiné à organiser les masses populaires et à coordonner leur action; peu à peu elle lui céda complètement la place, et disparut. Au milieu d’avril, enfin, un comité électoral vint se juxtaposer au comité d’action, et la seule préoccupation, au Luxembourg, devint la préparation des élections.

Quant aux séances solennelles, où se réunissait l’ensemble des délégués, on n’y vit jamais se dérouler de discussions. Elles furent à peu près uniquement remplies par des discours de Louis Blanc, parfois fort longs, souvent éloquents. Il n’y apportait point de projets élaborés par le comité de travail, mais il y exposait ses propres idées et y développait sa doctrine. Il y dénonçait en termes chaleureux les crimes de

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la concurrence; il y paraphrasait éloquemment son livre de L Organisation du Travail \ il y insistait sur les points qui lui semblaient les moins facilement admis, comme l’égalité complète des salaires et la substitution à l’intérêt personnel, comme stimulant au travail, du sentiment du devoir et de la fraternité 2, il y prodiguait aussi, surtout dans les débuts, les conseils de modération, de patience, de déférence envers le Gouvernement provisoire ; plus tard, à la lin d’avril, quand il sentit souffler le vent de la défaite, il devint plus amer et se laissa entraîner à des paroles plus violentes, où ses adversaires relevèrent par la suite des provocations à détruire l'ordre social. En résumé, il fit de la tribune du Luxembourg une chaire, d’où il enseigna, en maître écouté, à des disciples respectueux et enthousiastes.

Entre le moment où commence à fonctionner cet organisme en somme assez complexe de la commission de gouvernement pour les travailleurs, et celui où elle dévia de iaçon complète vers l’agitation politique, un mois à peine s écoula. Dans ce court espace de temps, on vit donc, d'une part, le comité mixte de travail absorbé surtout par des projets de réformes partielles et parfois secondaires, et, de autre, Louis Blanc, aux assemblées générales, se cantonner dans d éloquents développements, presque uniquement théoriques. Dans ces conditions, la tâche principale de la commission, c est-à-dire l’élaboration d’un projet d’ensemble de reformes sociales à présenter à l’Assemblée constituante risquait de n être pas même abordée avant les élections’ Louis Blanc s en rendit compte, et, pour prévenir cet avortement, qui pouvait lui être reproché, il songea à réunir en une sorte de résumé, les principales idées qu’il avait, sinon soumises aux délibérations de la commission, du moins a|lteef, avec ses collaborateurs immédiats, et à les publier officiellement, comme le legs du Luxembourg à l’Assemblée Constituante.

Cet exposé général (tel futle titre sous lequel ce travail fut

iA»LaS?r P“ ici 1,“po’é de *• «.

'd. Cf. séance du 17 mars.

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inséré au Moniteur ) n’est pas l’œuvre de Louis Blanc luimême; trop absorbé par la politique et par ses fonctions gouvernementales, il se déchargea du soin de l’écrire sur Vidal, secrétaire-général de la commission, et sur Pecqueur, écrivain à tendances socialistes, dont on peut, équitablement, faire le premier théoricien du collectivisme. Le choix de ces deux hommes était heureux, car, d’esprit plus pratique que la plupart des réformateurs sociaux qui écrivirent sous Louis- Philippe, ils surent concrétiser les idées de l'auteur de U Organisation du Travail , et, au besoin, les modifier au contact des leurs, pour leur donner une forme réalisable. Le projet qui sortit de cette collaboration devait être discuté en séance plénière du Luxembourg; il ne le fut jamais; sa publication au Moniteur resta même inachevée à la fin d’avril. Il passa inaperçu, au milieu du tumulte électoral, et ne fut jamais repris dans la suite par personne. Mais il reste néanmoins pour nous très intéressant, car on peut le considérer comme le programme des réformes sociales dont l’application eût été tentée en cas de victoire de Louis Blanc. Et, à ce titre, il mérite une étude un peu approfondie1.

Le point de départ en est — ceci est essentiel — non point la dépossession sans indemnité des propriétaires, non point même leur expropriation forcée, — Louis Blanc s’en est d’ailleurs toujours défendu — mais le rachat de leurs établissements aux industriels qui s’y prêteraient volontairement. Les circonstances étaient favorables, et nombre d’entre eux, en face des difficultés créées par la crise industrielle, des exigences de leur personnel et des perspectives de ruine complète qui s’ouvraient devant eux, n’eussent point été fâchés peut-être de convertir en valeurs d’État, ou garanties par

i. L'exposé général a été reproduit in extenso dans La Révolution au Luxembourg. Cf. également Louis Blanc, Histoire de la Révolution de i8U8, t. I, p. i6i-i63, et l’étude de M. Cahen, Louis Blanc et la Commission du Luxembourg ( Annales de l’Ecole libre des Sciences politiques, année 1897.)

Etat, leurs titres de propriété1- Louis Blanc s’offrait, d’aileurs à leur accorder de larges indemnités, sous forme d’obligations, portant intérêt, gagées sur les établissements cédés eux-mêmes, et remboursables, soit pas annuités, soit par amortissement.

Devenu ainsi propriétaire d’un certain nombre d’usines et de fabriques, l’Etat les eût rétrocédées à des associations ouvrières, qu il eût également commanditées, en leur imposant en échange certaines obligations, notamment, comme nous le verrons, au point de vue des salaires et de l’emploi des bénéfices. Sur cette idée primitive de Louis Blanc, Vidal et Pecqueur greffent d’ailleurs un plan infiniment plus grandiose, pour lequel ils réclament 100 millions : il s’agit d’élajorer a cote (ou à la place) de ces ateliers sociaux industriels créés un peu au hasard des rachats, tout un ensemble d’ateîeis sociaux agricoles, à raison d’un par département pour commencer, réunissant cent familles chacun, et joignant a exploitation agricole l’exercice d’industries également agricoles, et même d’industries manufacturières, pour permettre a chaque participant de s’orienter suivant ses goûts2.

ans a iorme d’association préconisée par Louis ' Blanc, toutes les fonctions sont naturellement électives : Vidal et Pecqueur, plus soucieux des réalités, confient le gouvernement de leurs colonies, au moins au début, à des directeurs nommes par l’Etat et choisissant eux-mêmes leurs contre! ma tres ; contre, à l’inverse de la direction technique,

1 administration proprement dite des intérêts généraux est

mai 'Tl UU i°miT d 0rSanisation’ Présidé par le directeur, mais élu par tous les ouvriers associés.

que divers ma n uf.^cturi ers" m^dre^en f l™le’n d" n0mbr.e de lettres

au Luxembourg- Rien de nln« t,~, • 1 le lendemain de mon installation

ments, qui ne furent se soutenir XV* ^ °ffl‘ent leurs établissede l’Etat bâtiments, matières D.’emièr^68’ ® ^.mettant disposition échange qu’une place dans un svL.\n , S’ 1Bac*llnes> ne demandent en vention de l’Etat en f.nve,,,. hLi'ALL 4n?uveau ; et tous réclament l’inter-

Les étendues de terre nécessaires ^ Vin^u**** SjF Ie tra',ait attrayant. seraient obtenues par voie d’achat ,2» Iaj10Iî de ,ces vastes colonies naux ou de propriétés Darticnlinvl amiabl® de, terrams vagues commu-

valeur de termes fncûltosfeî, n ’ il l ?XnS défl’lcheme'?ts et mises en ncuites, enlin, s il le fallait, au moyen d’expropriations.

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L’auleur de L'Organisation du travail , de même, considérait comme le caractère essentiel de ses ateliers sociaux l’égalité absolue de salaire entre leurs membres, quelles que lussent leurs fonctions et quel que fût le rendement de leur travail1 : les auteurs de Y exposé général refusent de le suivre jusque-là ; ils admettent bien l’égalité des salaires, mais seulement par catégories , et Louis Blanc lui-même, après de longues discussions au Luxembourg, finit par admettre cette nécessité d’une inégalité au moins passagère; mais, s’il transige pour le présent, il continue à réclamer, après une période transitoire aussi courte que possible, l’application du principe de l'égalité absolue, ou plutôt même, car l’égalité matérielle ne lui suffit pas, celle de la justice absolue, réalisée dans sa formule : de chacun suivant ses facultés à chacun selon ses moyens 2.

Il se trouve, par contre, d’accord avec ses deux collaborateurs pour faire des colonies agricoles et des ateliers sociaux de vastes phalanstères; d’immenses bâtiments y abriteront l’ensemble des familles, qui vivront beaucoup en commun et feront notamment ensemble leur cuisine; et, d’autre part, l’administration achètera en gros toutes les marchandises qu’elle revendra aux associés au prix coûtant, supprimant tout commerce et tous intermédiaires.

Arrivons maintenant à l’emploi des bénéfices. Sur les bénéfices bruts, totalisés, de chaque exploitation ou de chaque colonie, il faut prélever d’abord les salaires, dont la quotité, pour chaque catégorie, est déterminée par le conseil d’administration ; puis les frais et l’amortissement du matériel ; enfin, l'intérêt du capital, calculé à 3 p. 100, versé à l’État et destiné principalement à payer l’intérêt des obligations émises.

Restent les bénéfices nets. Il est encore prélevé un quart

i. « Si vous êtes deux fois plus fort que votre voisin, déclare-t-il, c’est la preuve que la nature vous a destiné à porter un fardeau deux fois plus lourd.... La faiblesse est créancière de la force; l’ignorance, de 1 instruction. » (Histoire de la Révolution de 1848, t. I, p. ü ne fait que

reproduire les idées qu’il avait développées dans L' Organisation, du travail : cf. supra , chap. iv).

a. Cf. supra, chap. iv.

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au bénéfice de 1 État, qui en principe emploiera ces sommes à fonder de nouvelles colonies; puis un quart pour la création d un fonds de secours destiné aux vieillards et aux infirmes , un quart encore est destiné à une réserve spéciale, dont nous verrons plus loin la destination; un quart enfin est partagé entre les ouvriers eux-mêmes, et, ici encore, Pecqueur et Vidal, se séparant nettement de Louis Blanc, veulent qu’ils le soient proportionnellement aux journées de travail fournies.

Telles sont, au point de vue industriel et agricole, les premières mesures proposées par les théoriciens du Luxembouig. On remarquera quelles ont dépouillé, en somme, tout caractère utopique en passant par la plume des rédacteuis de l expose général , qui ont renoncé notamment à substituer à l’intérêt personnel, comme élément d’activité, la vue de l'écriteau proposé par Louis Blanc, et qui devait porter inscrite la maxime : Tout paresseux est un voleur1. Et, d autre part, l’expérience qu’ils proposent est parfaitement réalisable sans toucher aux bases actuelles de la société ni à l'organisation de la production; les ateliers sociaux ne se différencient pas par leur essence des sociétés industrielles ordinaires; elles restent soumises comme elles aux lois de l’offre et de la demande, et réagiront de la même manière quelles dans le milieu économique actuel; seule, leur constitution interne, où dominent les influences phalanstériennes, est particulière, mais ce fait ne peut avoir, sur le reste de la société, qu’une influence purement morale, en tant qu’exemple qui sera suivi, si elles sont prospères En résumé, le rôle de l’État, qui n’intervient que comme bailleur de fonds, reste très effacé jusqu’ici, et le régime de la concurrence ne subit aucune atteinte.

Aussi Louis Blanc, en cas de succès, prévoit-il une seconde étape où s’affirmera le caractère étatiste et proprement socialiste de ses conceptions. Il faut, en effet, lorsque plusieurs ateliers sociaux exploiteront la même industrie les empêcher de se concurrencer mutuellement et de renou-

i. Discours de Louis Blanc à la Commission du Luxembourg, le ao mars.

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veler entre eux ces luttes désastreuses qu’il s’agit précisément de supprimer. Pour cela, un seul moyen est possible : la fixation, pour chaque produit, d’un prix uniforme, décrété par l’État, et calculé sur le prix de revient augmenté d’un bénéfice licite 1.

Ainsi se trouve réalisée la solidarité entre les divers ateliers de chaque industrie. Une troisième étape marquera la solidarité entre les diverses industries, quand, au lieu de répartir les bénéfices au sein de chaque atelier, un conseil d’administration national, dirigeant l’ensemble de la production française, totalisera les bénéfices de toutes les branches de la production, quelles qu’elles soient, pour les partager entre tous les travailleurs sans exception; de môme, les fonds prélevés par chaque atelier pour la constitution d’une réserve spéciale seront centralisés pour constituer une caisse commune, destinée à amortir et même à supprimer les crises économiques.

Tel est le couronnement de l’édifice. Mais les réformateurs du Luxembourg ne prétendent pas franchir immédiatement ces deux dernières étapes, dont la conception reste encore assez théorique dans leurs esprits. Pour le moment, il ne s’agit que de créer les premiers ateliers sociaux : Louis Blanc est persuadé que leur force d’attraction sera telle, que leur exemple sera si décisif, qu’ « en peu de temps » ils auront absorbé la presque totalité de la production : « ce sera la pierre jetée dans l’eau, et traçant des cercles qui naissent les uns des autres, en s’agrandissant toujours »2; si bien que le passage à la deuxième phase, celle où l’État interviendra pour régler les prix, se produira comme de lui-même et sans secousse.

Que ce dernier espoir soit utopique, cela paraît probable; mais la création d’associations de production commanditées par le Trésor n’avait rien de chimérique, sous la forme amendée que leur avaient donnée Vidal et Pecqueur. Pas plus chimérique, d’ailleurs, n’étaient les autres mesures

1. Au contraire, il n’y aura pas uniformité des salaires, qui dépendront des conditions de la vie, variables suivant les régions.

2. Louis Blanc, Histoire de la Révolution de 18U8, t. I, p. 1 63.

Quentin-Bauchart. — Crise sociale de 1848.

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proposées par eux dans leur exposé général , et au premier rang desquelles il faut placer la nationalisation des assurances, par laquelle ils se flattaient de faire rentrer 100 millions de bénéfices nets par an dans les caisses publiques, celle des mines, celle des chemins de fer, et aussi celle de la Banque de France.

Sur ce dernier point, notamment, ils donnent certains détails intéressants b Leur idée première est évidemment de réserver à l’État les bénéfices de l’émission des billets de banque, droit régalien dont il a eu tort de se dessaisir, mais ils y ajoutent, en matière de crédit, certaines vues d’avenir, quand ils réclament une grande diffusion de la pratique des comptes courants et des virements qui évitent les transferts de numéraire, quand ils assignent comme gage aux billets de banque, non point du numéraire immobilisé, mais les lettres de change escomptées ou les warrants délivrés par les entrepôts, quand ils prétendent enfin faire de la Banque de France, muée en Banque d’État, le régulateur de la circulation et du crédit, qu’elle est de fait devenue aujourd’hui.

Il est à remarquer, d’ailleurs, que, s’ils veulent créer des succursales de cette institution d’État dans chaque département et accroître ainsi puissamment son action, ils ne prétendent nullement supprimer les banques privées, qui, en endossant les traites de leurs clients, joueront vis-à-vis de la Banque d’État le rôle d’assureur, et continueront à prélever une commission légitime.

De cette nationalisation de la Banque de France, ils espèrent en i’ésumé trois avantages : d’abord un crédit largement ouvert à tous; ensuite des bénéfices pour le Trésor; enfin un abaissement du taux de l’intérêt, grâce à la modération de l’État dans la prise de ces bénéfices, auxquels il pourra même renoncer en partie ou en totalité, dans l’intérêt général.

A ce crédit d’État, les auteurs de l’exposé veulent joindre et même intimement lier un commerce d’État, réalisé lui-

i. Cf. op. cit., p. 12^.

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même, toujours dans l’intérêt de la classe laborieuse et du petit producteur, sous deux formes : la première serait celle de bazars, où l’État, simple intermédiaire bénévole, mettrait en vente les objets apportés par le fabricant ou l’agriculteur au prix fixé par celui-ci, supprimant ainsi le commerçant intermédiaire et le bénéfice qu’il prélève au détriment tant du producteur que du consommateur; l’autre consisterait en entrepôts permettant les prêts sur les marchandises déposées, et permettant aux possesseurs de ces marchandises de négocier et de faire escompter les warrants, titres endossables, délivrés par l’État.

Or, ici encore, si le rôle attribué à l’État est considérable, Vidal et Pecqueur ne réclament pour lui aucun monopole : de même que les industries privées persisteront à exister à côté des ateliers sociaux, les banques particulières et les maisons de commerce continueront leurs opérations à côté de la grande Banque nationale ou des bazars d’État.

Cette conception, en quelque sorte opportuniste, est bien la caractéristique des idées que nous venons d’exposer : on voit par là l’erreur dans laquelle tomba la bourgeoisie de 1848 quand elle engloba Louis Blanc et ses disciples dans la haine et l’horreur que lui inspiraient les babouvistes, destructeurs de la famille et de la propriété, ou même les communistes icariens, disciples plus pacifiques de Cabet. Les tendances ultimes de l’auteur de L'Organisation du travail sont en réalité collectivistes, mais il ressort à l’évidence des discussions et des exposés du Luxembourg que, comme application immédiate, il désirait demeurer bien en deçà.

Supposons-le en effet victorieux et libre d’agir, qu’eût-il fait en appliquant le programme immédiat élaboré au Luxembourg? Il eût fondé des coopératives de production, industrielles ou agricoles, commanditées par le budget de l’État (et de fait il en créa quelques-unes, comme celles des tailleurs de Clichy ou des ouvriers selliers) ; il eût racheté les chemins de fer, monopolisé les assurances, institué une Banque d’État complétée par des comptoirs d’escompte, essayé de donner une grande impulsion au système des

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warrants, créé des bazars administratifs, enfin construit des maisons ouvrières, toutes mesures qui, réalisées alors, eussent paru hardies et fussent surtout devenues extrêmement onéreuses pour un budget aux abois, mais dont la plupart, soixante ans après, devaient passer dans le domaine des faits ou figurer du moins dans les programmes de partis susceptibles d’être des partis de gouvernement.

Le plus grand danger, dans l’hypothèse d’une dictature du « Luxembourg », eût été, non pas tant un bouleversement social complet dont on n’eût pu mesurer les conséquences, mais 1 aggravation possible, sinon probable, de la crise économique par le contre-coup de mesures précipitées et de réformes pour lesquelles la société française n’était peut-être pas encore mûre, et surtout par les craintes que de telles initiatives eussent répandues dans les classes possédantes.

Il faut tenir compte, en outre, de ce fait, qu’au lendemain de la chute de la majorité modérée du Gouvernement provisoire, Louis Blanc, même appuyé sur la puissante organisation corporative créée par le Luxembourg, fût bien difficilement demeuré le seul maître. N’eût-il pas alors été obligé de partager le pouvoir avec des communistes, et aussi avec des révolutionnaires exaltés, sans idées sociales arrêtées, et capables de détruire beaucoup, sinon d’édifier?

Sans s’aventurer dans le champ des hypothèses, on ne peut que constater, au point de vue social, l’avortement de la tentative du Luxembourg. Louis Blanc prétendait en faire une sorte de laboratoire d’où devait sortir un plan étudié de réformes concrètes : il ne fut pas capable d’en assurer l’élaboration; 1 expose général n’est qu'une oeuvre individuelle, encoie vague sur beaucoup de points, qui passa complètement inaper çue. De cet avortement, Louis Blanc peut accuser les en constances, qui lui marchandèrent le temps nécessaire; mais plus justement il peut s’accuser lui-même. Sous sa direction, d aboid, les séances du Luxembourg ne prirent jamais le caractère de larges consultations, mais furent presque uniquement consacrées aux manifestations de son absorbante personnalité; et, s’il se montra éloquent orateur après s être révélé écrivain entraînant, il prouva par contre

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qu’il n’avait pas le sens des réalisations b Il rétrécit d’abord la commission du gouvernement pour les travailleurs jusqu’à en faire sa chose personnelle, un moyen de propager ses propres idées : c’était déjà la vouer en partie à la stérilité. Il acheva de miner son influence sociale en en faisant l’instrument de sa politique : l’avortement ne date pas en réalité de la réunion d’une Assemblée hostile ; il remonte au début d’avril, à l’époque où le comité d’action et le comité électoral naquirent et prirent la place de la commission de travail délaissée.

L’expérience du Luxembourg fut, en résumé, plus néfaste qu’utile aux conceptions que Louis Blanc voulait y faire triompher. — « Deux grandes idées, déclarait-il2, ont seules puissance aujourd’hui de réédifier et d’enrichir : d’une part, /’ association, principe de toute force et de toute économie; d’autre part, l'intervention désintéressée de l'État , principe de tout ordre, de toute justice distributive et de toute unité. » L’évolution économique de la fin du xix° siècle et du début du xxe, toute dominée par l’expansion formidable des sociétés, le développement des syndicats et les progrès de la législation sociale, devait lui donner raison. Mais, en 1848, l’exposé pour ainsi dire agressif de doctrines prématurées devait engendrer une réaction qui, pour de longues années, allait enrayer le mouvement législatif commencé sous la Monarchie de Juillet par la loi de 1841 sur le travail des enfants, et même rendre suspect le principe d’association, sur lequel tous ceux que préoccupaient les questions sociales fondaient alors tant d’espoirs.

i. « Quel théâtre que ce Luxembourg, écrit Proudhon, avec ses délégués des corporations ouvrières assis sur les fauteuils de la pairie, si le socialisme, à ce moment, avait su formuler son dogme et produire son symbole ! En quinze jours la Révolution était terminée. Au lieu de cela, on se remet à faire de l’agitation, de la divagation, de l’utopie, de l’arbitrage, et, disons-le, de l’arbitraire. » {Le Peuple, ier mars 18/19.)

a. La Révolution de février au Luxembourg, p. 89.

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