Le Populaire, a3 mars
LA CRISE SOCIALE DE i848
avez pris le gouvernail sans avoir appris le métier de pilotes! »
Telles sont, en un vigoureux résumé, les accusations portées contre l’ensemble du Gouvernement provisoire; et la conclusion s’impose d’elle-même : il faut changer les pilotes. Elle parut plus urgente encore, lorsque, le 5 avril, les élections des officiers delà garde nationale eurent montré que l’élément ouvrier n’y dominait pas comme il l’avait escompté. Ces élections furent, non pas « réactionnaires », comme le proclamèrent les clubistes, mais, dans l’ensemble, « progressistes et républicaines » 1 ; la vérité est qu’elles furent plutôt modérées que socialistes ou révolutionnaires, et que la garde nationale, rendue plus consciente de son autorité par cette manifestation légale de sa force, resta, dans son ensemble, un puissant élément d’ordre, sur lequel la future Constituante pourrait s’appuyer au besoin pour résister à la pression des clubs.
Tous ceux qui craignaient de voir leur influence détruite ou leurs idées étouffées par une Assemblée hostile eurent donc à juste titre l’impression d’un échec2, et il n’est pas téméraire de penser que, la date des élections approchant par ailleurs, il contribua à les pousser à une action immédiate. Cette action, sous la forme d’une manifestation analogue à celle du 17 mars, était voulue par tous; une tentative sans résultat s’était déjà produite le 3 avril3; un peu partout, on en discutait les moyens et on cherchait à en préciser le programme. Ce fut Louis Blanc qui prit l’initiative, choisit le prétexte, et fixa la date4. Un peu pour effacer le
1. Rittiez, Histoire du Gouvernement provisoire de I8h8, t. II, p. 2.
2. Uipp. Castille (op. cit,, t. II, p. 209 et suiv.) déclare que le parti populaire fut battu aux élections de la garde nationale.
3. Des placards avaient convoqué le peuple au Champ de Mars en vue d’une manifestation qui devait « forcer les riches à des sacrifices pour les pauvres ». En fin de compte, tout se borna à une quête et à une « offrande patriotique » portée en cortège à l’Hôtel de Ville.
4. « L’occasion, écrit-il lui-même ( Histoire de la Révolution de 18U8, t. II, p. 12) me parut favorable pour prouver à la majorité du Conseil qu’en pressant la solution des questions relatives à l’amélioration du sort des classes laborieuses et souffrantes, je ne faisais qu’exprimer un désir populaire très vivement senti. Il fut donc convenu entre les délégués du Luxembourg et moi,.... etc. » Il avait dit dans ses Pages d'histoires , p. 109 : « Rien ne dispense mieux de la violence que la constatation de la force;
mauvais effet produit dans les milieux populaires par les élections du 5 avril, il avait été décidé, sur la proposition de Guinard, de réserver à l’élément ouvrier 14 places d’officiers d’état-major. La désignation de ceux-ci parut à Louis Blanc l’occasion cherchée, « et il fut convenu entre les délégués du Luxembourg et lui-même qu’après s’être rassemblées au Champ de Mars et y avoir élu les 14 officiers, les corporations se dirigeraient en bon ordre, comme au 17 mars, vers l’Hôtel de Ville, et y apporteraient au Gouvernement provisoire, en même temps que l’expression de leurs vœux, celle de leurs sympathies, qu’on devait témoigner par une offrande patriotique » b La date était fixée au 16 avril.
Ainsi se trouvait amorcé un vaste mouvement, dont les corporations ouvrières, encadrées par les soins du Luxembourg, devaient former le noyau, comme au 17 mars. Mais il ne pouvait réussir qu’à condition de grouper l’ensemble des forces populaires, et encore fallait-il aussi lui assigner un but précis. C 'est à quoi les principaux chefs de la démocratie parisienne — et bon nombre de sous-ordres — s’employèrent avec une activité qui devint de plus en plus fébrile à mesure que la date fixée approchait. Mais la tâche était moins aisée qu’il n’y paraissait.
Tous étaient d’accord sur le fond : ajourner les élections; engager définitivement le pays, par quelques mesures irréparables, dans la voie de la révolution politique et des transformations sociales ; enfin prendre les mesures nécessaires pour obtenir, dans un avenir que d’ailleurs l’on ne désirait
cr, comme le peuple avait prouvé, au 17 mars, jusqu’à quel point il était 0apable de demeurer maître de lui, je fus cliarmé qu’une occasion lui fût fl'erte de venir dire une fois encore : — Je suis là! »
1. Louis Blanc, Histoire de la Révolution de 18b8, t. II, p. 12. Voici le texte de nla pétition qui devait être portée au Gouvernement provisoire: « Citoye s, la réaction relève la tête; la calomnie, cette arme favorite des hommes sans principes et sans honneur, déverse de tous côtés son venin contagieux sur les véritables amis du Peuple. C’est à nous, hommes de la Révolution, hommes d’action et de dévouement, qu’il appartient de déclarer au Gouvernement provisoire que le Peuple veut la République dé mocratique; que le Peuple veut l’abolition de l’exploitation de l’homme par l’homme; que le Peuple veut l’organisation du travail par l’association. Vive la République! Vive le Gouvernement provisoire! »
LA CRISE SOCIALE DE i848
pas prochain, « une Assemblée nationale qu on n aurait pas été forcé de violenter »*, en un mot, « sauver la République » menacée par l’incurie de ceux qui en ont actuellement la garde.
Un tel résultat ne pouvait guère être atteint que par la chute, ou au moins par l’épuration du Gouvernement provisoire. Louis Blanc, qui, dans son Histoire de la Révolution de 1848 -, se défend d’en avoir eu la pensée, en avait sans doute envisagé l’éventualité; mais il serait tout à fait erroné de voir en lui, parce qu’il avait pris l’initiative d’une manifestation à l’heure où les autres se contentaient encore de discuter, le chef d’un complot dirigé contre ses collègues, d’accord avec les principaux clubistes. En réalité, leur action respective est plutôt parallèle encore que concordante. Il semble certain que, jusqu’au dernier moment, Louis Blanc agit isolément : la preuve en est que les autres témoignent à son égard de défiances à peine dissimulées; ils accueillent sans enthousiasme l’annonce de « sa manifestation assez équivoque »s, et ils le soupçonnent presque de vouloir, « avec Vidal, Albert et l’école ouvrière du Luxembourg..., se faire proclamer dictateur et chasser tout, excepté lui » *. Lui-même, en réalité, paraît sincère quand il déclare qu’il a voulu seulement une imposante démonstration en faveur de l’organisation du travail, et qu’il n’a pas cherché la chute de ses collègues; le 17 mars, le formidable déploiement de forces de corporations encadrées par les délégués du Luxembourg lui donne, en effet, de sa propre puissance, une idée telle qu’il ne croit pas avoir besoin de conspirer avec d’autres pour imposer, non sa dictature personnelle ; mais le triomphe de ses idées, quant à ses collègues, il ne tient nullement, nous l’avons vu, à les briser; il lui suffit qu’ils plient; il ne les expulsera du gou-
i. Selon la phrase de George Sand, écrivant à son fils le 17 avril ( Correspondance , t. III, p. 3i).