‹ La crise sociale de 1848;Chapitre 146 sur 158 · Histoire de la Révolution de 18U8, t. II, p. 214 et suiv · texte numérisé non relu

Histoire de la Révolution de 18U8, t. II, p. 214 et suiv

Quentin-Bauchaut. — Crise sociale de 1848.

LA CRISE SOCIALE DE i848

rait aucun doute sur la « nécessité morale 1 » de s’occuper enfin efficacement de l’organisation du travail. La majorité se montra « indignée plus qu’étonnée » 2, et il semble que, ce jour-là, on resta des deux côtés sur la réserve. Louis Blanc insista avec complaisance sur le caractère pacifique de la démonstration, aussi pacifique, assure-t-il, qu’au 17 mars, et sur les précautions prises par les organisateurs pour maintenir l’ordre. Les hommes du National , de leur côté, sans être aucunement dupes certainement de ces assurances, laissèrent Lamartine adjurer éloquemment Louis Blanc et Albert d’employer toute leur influence pour empêcher une manifestation qu’un incident pouvait faire dévier, et continuèrent leurs préparatifs de résistance matérielle.

Le 15, le gouvernement siégea presque toute la journée; une première séance, ouverte à midi et demie, se prolongea sans aboutir; on récrimina beaucoup, on songea à arrêter Blanqui et quelques-uns de ses amis ; cette mesure souriait assez à Ledru-Rollin, parce qu elle eût fait disparaître une des craintes qui le retenaient d’agir, mais Lamartine, qui se flattait de conquérir — ou même d’avoir conquis — le célèbre révolutionnaire, la déconseillait fort ; finalement, comme souvent en pareil cas, on ajourna à une séance de nuit les décisions à prendre.

A huit heures et demie, les mêmes incertitudes reparurent. La majorité, paralysée par la présence de Louis Blanc et d’Albert, et aussi par ses doutes sur l’attitude de Ledru- Rollin, n’osait combiner ouvertement ses mesures de défense, quoiqu’on eût convoqué les généraux commandant la garde mobile et la garde nationale ; son seul acte en ce sens fut de voter, à tout hasard, 150 000 francs de fonds secrets réclamés par Lamartine, qui ne dissimulait guère son intention de les destiner à la politique intérieure plutôt qu’aux affaires étrangères.

Plus l’heure s’avançait, plus l’anxiété pesait sur les membres du Gouvernement provisoire, anxiété d’autant plus

i. Louis Blanc, op. cit., t. II, p. i3.

a. Lamartine, op. cit., t. II, p. a85.

lourde que, se soupçonnant mutuellement, ils n’osaient se la communiquer. A un certain moment, Flocon déclara :

— Quoi qu’il advienne, dans l’intérêt de la République et pour notre honneur, il faut qu’il ne soit porté aucune atteinte à la constitution du Gouvernement provisoire!

Le fait seul que cette phrase, qui traduisait si bien les préoccupations de tous, ne trouva pas d’écho, était la meilleure preuve des espoirs contraires qui divisaient le gouvernement. Il ne retrouva quelque force de décision que pour approuver deux mesures devant lesquelles il avait jusque-là hésité : la mise à la retraite de 65 généraux, que réclamait la presse avancée, et le remplacement de l’impôt sur le sel, aboli à partir du 1er janvier 1849, par un impôt sur les créances hypothécaires. Puis, après avoir consenti à ces actes de faiblesse, tout en sachant eux-mêmes combien était vain l’espoir de désarmer par là leurs adversaires, les membres de la majorité décidèrent de se réunir le lendemain au ministère des Finances, et non pas à l’Hôtel de Ville pour ne pas avoir à y céder aux exigences d’une manifestation victorieuse : « on ne devait y aller qu’autantque la garde nationale serait maîtresse du mouvement 1 ».

De tous les membres du gouvernement, à cette heure suprême, le plus angoissé était peut-être Ledru-Rollin ; de lui dépendait, en effet, sans doute le succès ou 1 échec du mouvement, et il ne savait pas encore s’il s’en ferait le chef ou s’il le combattrait2. Dans la nuit du 13 au 14, Landrin, Jules

i. Commission d'enquête , déposition Arago, t. I, p. 236. Sur la préparation immédiate du 16 avril et la journée elle-même, cf. également les dépositions de Marrast (t. I, p. 322), de Garlier (t. 1, p. 244), de Garteret (t. I, p. 200), de Jules Favre (t. I, p. 280), de Changarnier (t. I, p. 2(10), de Lamartine (t. I, p. 3o5), et les comptes rendus des clubs de la Kevolution et de la Fraternité (t. II, p. io4-io5); et Elias Régnault, op cit., p. 278-280, 286-3oo; Garnier-Pagès, op. cit., t. VII, p. 342-4o7 ; Louis Blanc, L cit., t. II, p. i3-24; Delvau, op. cit., p. 45o-463; Lamartine, op. cit., t II, p. 284-3i4; Gaussidiêre, op. cit., t. II, p. 12-26; George Sand, Correspondance, t. III, p. 34; George Sand, Souvenirs et Idées p. levdier, Histoire de. la garde républicaine, p. i5; Emile Thomas, Histoire des Ateliers nationaux, p. 195, 202; Haute-Cour de Bourges, déposition d’Arag-o (éd. Duquai, p. i65); d’Estournel, Derniers souvenirs, p. 14 7*

2 Nous ne pouvons mieux donner une idée du caractère de Ledru- Rollin qu’en citant George Sand qui le connaissait bien. ' 0101 ce 9" écrivait sur lui à Mazzini (5 juillet 1849, Corresp., t. III, p. *48). « H est aimable, expansif, confiant, brave de sa personne, sensible, chaleureux,

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Favre et Carteret avaient fait auprès de lui une démarche plus pressante, allant jusqu’à lui offrir leur démission s’il pactisait avec les révolutionnaires; il avait paru ébranlé. Mais, le lendemain, il réunissait chez lui Louis Blanc, Flocon, Barbés, Caussidière, les principaux adversaires des hommes du National, et on causait avec eux de la maniéré de réaliser « un 18 fructidor » 1 ; ils se séparaient cependant sans rien convenir.

De son côté, Sobrier, agent plus subalterne mais extrêmement actif, travaillait ardemment à provoquer une entente entre les principaux chefs du parti révolutionnaire; il avait, avec certains d’entre eux, jete les bases d un Comité de Salut public où entreraient, à côté de Ledru-Rollin, Flocon, Louis Blanc et Albert, et peut-être même Lamartine, Raspail, Kersausie, Cabet et Blanqui, et il s’employait à faire accepter cette combinaison qui grouperait en un faisceau toutes les forces de la « Révolution ». Cabet et Blanqui semblaient s’être prêtés à un rapprochement2; Raspail l’eût sans doute accepté; mais il fut impossible d’amener une entente entre Ledru-Rollin et Blanqui. Ce dernier, qui accusait, avec raison d’ailleurs 3, le ministre de l’Intérieur d’avoir fourni à Taschereau la pièce accusatrice de la Revue rétrospective, refusait tout contact avec « cet homme déloyal », « ce traître » ; et, de son côté, Ledru-Rollin, sous l’influence de Barbés et de Caussidière, marquait une répugnance profonde à toute collaboration avec lui. Flotte, bras droit de Blanqui, essaya, au dernier moment, d’amener une entente;

désintéressé en fait d’argent. Mais.... ce n’est point un homme d’action;... l’amour-propre est excessif en lui;... il aime le pouvoir et la popularité autant que Lamartine;... il est femme dans la mauvaise acception du mot, c’est-à-dire plein de personnalité, de dépits amoureux et de coquetteries politiques ; il est faible,... il n’est pas brave au moral comme au physique... C’est l’homme capable de tout, et pourtant c’est un très honnête homme, mais c’est un pauvre caractère. Il ira à droite, à gauche; il glissera dans vos mains. Il brisera devant vous avec un ennemi; le lendemain matin, vous apprendrez qu’il a passé la nuit à se réconcilier. Rien de plus impressionnable, rien de plus versatile, rien de plus capricieux que lui. »

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