‹ La crise sociale de 1848;Chapitre 15 sur 158 · Souvenirs, p · texte numérisé non relu

Souvenirs, p

2. « La Monarchie de Juillet n’était qu’une compagnie par actions fondée pour 1 exploitation de la richesse nationale de la France. » (Karl Marx, op. cit., p. 6.) — Le duc d’Orléans lui-même écrivait dans une de ses lettres intimes : « La classe que la révolution a élevée au pouvoir fait comme les castes qui triomphent, elle s’isole en s’épurant et s'amollit par le succès. Ils ne voient dans la France qu’une ferme ou une maison de commerce. » (Cf. Skerlitch, L'Opinion publique en France d'après la poésie politique et sociale de 1830 à 18h8 , p. 179). — Il est indéniable que la bourgeoisie orléaniste gouverna résolument dans son intérêt. Deux exemples typiques illustrent cette thèse : dans la politique intérieure, l’échec répété des propositions de conversion des rentes qui, avantageuses pour l’Etat eussent diminue les revenus des petits rentiers (et c’est par cet argument meme qu’elles furent surtout combattues); en matière diplomatique lechec de l’accord douanier franco-belge, dont l’importance politique eût pu contrebalancer celle du Zollverein germanique, et qui se brisa contre 1 interet des grands industriels. La pression de la haute finance se fit sentir aussi dans les questions des canaux et des chemins de fer.

LE RÉGIME INDIVIDUALISTE

Cette industrie intensive, toujours produisant davantage, toujours en quête de débouchés nouveaux, toujours attirant à l’usine, pour ruiner leur santé physique et morale, les travailleurs des champs, les frappe d’une sorte d’effroi. Ils ne peuvent croire que là soit l’avenir pour les nations européennes, et ils sont persuadés que celles qui se laissent entraîner, comme l’Angleterre, à cette production effrénée, succomberont à plus ou moins bref délai dans une catastrophe.

Effrayé de l’instabilité industrielle, Villeneuve-Bargemont, par exemple, préférerait à une prospérité probablement artificielle, et si cruellement achetée, une médiocrité heureuse. Jl conseille de se tourner h; plus possible vers l’agriculture et vers les industries fondées sur les produits nationaux, et, s’adressant à la consommation intérieure : les crises sont nées de la surproduction, parce qu’on a voulu exporter sans être sûr de trouver des débouchés1.

Pour ce qu’il conserve d’industries nécessaires, volontiers il pose les principes sur lesquels devrait, en justice, reposer la société2. Mais comment en assurer l’application? Villeneuve-Bargemont paraît s’en rapporter, en désespoir de cause, « à la charité et à la morale » ; son remède consiste surtout dans une active propagation des principes chrétiens 3 ;

1. Op. cil., t,. I, p. <y.i. “ Le système anglais, écrit-il (t. I, p. ai) repose sur la concentration des capitaux, du commerce, des terres, de l’industrie; sur la production indéfinie; sur la concurrence universelle; sur le remplacement du travuil humain par les machines ; sur la réduction des salaires; sur l’excitation perpétuelle des besoins physiques ; sur la dégradation morale de l’homme. Fondons au contraire le système français sur une juste et sage distribution des produits de l’industrie; sur l’équitable rémunération du travail; sur le développement de l’agriculture; sur une industrie appliquée aux produits du soi (Owen aussi voudrait remplacer les grandes agglomérations manufacturières par de petits centres à la fois industriels et agricoles, où la stabilité résulterait de la pratique simultanée de ces deux ordres de travaux); sur la régénération religieuse de l’homme, et enfin sur le grand principe de charité. »

2. « Une juste fixation des salaires devrait être la condition première de toute entreprise d’industrie; partout l’ouvrier, par son travail, devrait trouver la possibilité d’exister convenablement avec sa famille et de se créer même quelques épargnes; le profit de l’entrepreneur ne devrait se régler qu’après le prélèvement d’un salaire suffisant » (Op. cit., t. I, p. 275).

,3. Sur ce rôle social du christianisme, cf. principalement, op. cil., t. I, p. d.3 et suiv. Le titre seul de son ouvrage, L'Économie politique chrétienne , en indique assez les tendances.

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sera-t-il matériellement bien efficace? Sismondi souhaiterait une sorte de retour aux corporations qui remettrait à la charge des industriels « tous les pauvres de leur métier » Est-ce d'une application vraisemblable? Et d’ailleurs qui pourrait l’imposer?

Alors reparaît, généralement de façon un peu nébuleuse, parfois plus nettement, comme dans le passage qui suit, la vieille idée de la Constituante et de la Convention, que les principes de l’économie politique régnante avaient fait rejeter : — « Nous invoquons, déclare Sismondi, dans un passage que reproduit Villeneuve-Bargemont 2, nous invoquons presque constamment, pour surveiller les progrès de la richesse, cette intervention qu’Adam Smith repoussait. Nous regardons le Gouvernement comme devant être le protecteur du plus faible contre le plus fort, le défenseur de celui qui ne peut se défendre par lui-même et le représentant de l’intérêt permanent, mais calme, de tous, contre l’intérêt temporaire, mais passionné, de chacun. »

Ainsi renaît, chez ces économistes humanitaires, l’idée de l’appel à l’État en faveur des classes laborieuses. Sans prétention, d’ailleurs, à un système; trop dissemblables, d’autre part, pour former une école, ils ont été d’abord l’écho d’une crainte grandissante, en face de certaines conséquences du développement industriel, que l’exemple de l’Angleterre et les prédictions des défenseurs même de la concurrence font craindre, à bref délai, pour toute une partie de la population irançaise. Puis, dans leur recherche impartiale et sincère du remède, ils en viennent très naturellement à se tourner vers la puissance publique; ils le font encore avec timidité et imprécision, mais ils n’en sont pas moins les initiateurs du mouvement, qui, après les enquêtes deVilleneuve-Bargemont. d’Eugène Buret, plus tard et surtout de Villermé, aboutira à la loi du 30 mars 1840, réglementant le travail des enfants

i. « Il est bien évident que si les métiers pouvaient être rétablis dans un but de charité seulement, et si les chefs de métiers étaient dans l’obligation de fournir du secours à tous les pauvres de leur métier, on mettrait un terme aux souffrances tout comme à cet excédent de production qui fait la ruine du commerce » (Nouveaux principes d'économie politique, p. 3Go).

s- Op. cit., t. I, p. 06. “ Z > P

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dans les usines : c’est eux qui ont rendu possibles, en y préparant l’opinion, les débuts de cette législation sociale, destinée à un si grand développement.

Par là, ils renouent la tradition étatiste de la Révolution, qui se perdait, sous l’influence anglaise; mais, à l'époque même où, tout en dévoilant à l’opinion publique les abîmes qu’ils viennent de découvrir, ils semblent encore hésiter devant le remède, une école surgit, et vient déclarer hardiment et bruyamment qu elle apporte une solution à la question sociale; au moment même où la révolution de 1830 ouvre une ère politique ^nouvelle, la propagande saintsimonienne, dans un moment de brillante, tapageuse et éphémère célébrité, répand à foison des idées plus ou moins hétérogènes, appelées à jouer un rôle prépondérant dans la vie sociale et économique de la France.

La solution qu’après Saint-Simon, mort quelques années plus tôt, proposent ses disciples, est naturellement une solution étatiste. Mais ils ne restent plus, cette fois, dans les limites d’une intervention légale plus ou moins timide en faveur des classes laborieuses; le but qu’ils poursuivent n’est rien de moins qu’une refonte totale du régime économique existant; c’est l’organisation sociale qu’ils veulent transformer, ou plutôt c’est une organisation sociale complète qu’ils veulent créer et substituer à l’anarchie de la concurrence. G est toute une révolution qu’ils attendent donc de la puissance publique; ils prétendent lui iaire abandonner la fonction stérile de gendarme, où la confine l’école d’Adam Smith, lui faire assumer un rôle de direction sociale et économique, changer sa nature, en un mot, et transformer un pouvoir politique en un régulateur de la production et de la distribution des richesses.

C’est parce qu’ils assignent à l’État un rôle aussi considérable, qu’ils recherchent la forme de gouvernement qui lui procurera le plus de force : l’idéal de Saint-Simon est 1 aulo-

rité la plus complète, la plus absorbante de toutes les facultés humaines, qui puisse exister, c’est-à-dire une théocratie, qu’il entourera de savants, d’ingénieurs, de banquiers investis d’un pouvoir de direction; ses disciples se contenteraient, sans doute, d’un souverain très énergique et revêtu d’une puissance dictatoriale, à la main assez ferme pour tirer la société de la vieille ornière politique et pour inaugurer le « système industriel ».

Cette conception absolutiste d’une part, de l’autre le côté mystique d’une doctrine où l’exploitation rationnelle et industrielle du globe par l’humanité, prend la forme d’une entreprise religieuse dirigée, sous l’autorité d’un pape, ou d’un couple-prêtre , par une aristocratie intellectuelle, n’était pas faite pour séduire un peuple d’esprit de plus en plus démocratique et anticlérical. Mais, sous cet édifice fatalement éphémère, on n’en retrouve pas moins intacte la base sur laquelle d’autres reconstruiront : désormais les socialistes du xix' siècle, aussi bien Karl Marx que ses prédécesseurs, appuieront leurs systèmes sur l’idée saint-simonienne « de la transformation du pouvoir politique en administration économique », sur l’idée que « l’État doit faire agir les hommes sur les choses et non opprimer les hommes par les castes 1 ».

Les saint-simoniens ne s’en sont pas tenus là; en même temps qu’ils donnaient aux novateurs futurs la direction à suivre, ils posaient les principes sur lesquels devait reposer la société nouvelle; ils montraient, eux si aristocrates dans les moyens, le but humanitaire et démocratique où devaient tendre les efforts, c’est-à-dire « l’amélioration morale, intellectuelle et physique de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre 2 » ; ils lançaient la formule qu’ils voulaient voir présider désormais à la répartition des richesses : « à chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses œuvres ». Cette formule se modifiera, plus tard, chez leurs successeurs, mais ils n’en ont pas moins posé le principe

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