Manchette du journal le Globe (i83i
LE RÉGIME INDIVIDUALISTE
fondamental du socialisme : qu’il faut substituer une règle de justice au hasard des naissances, aux surprises et aux inégalités de la concurrence.
Puis, de même qu’ils ont donné l’idée générale, ils en esquissent les conséquences, que d'autres développeront; les premiers, ils conçoivent des associations disposant des moyens de production, et les distribuant selon les capacités de leurs membres, sous l’impulsion supérieure de l’Etat; les premiers, ils mettent en circulation des termes qui deviendront des mots d’ordre : ils parlent d’abolir « l’exploitation de l’homme par l’homme » ; ils réveillent l’idée du « droit au travail ». Ils commencent à ébranler le droit de propriété, « ce reste de la féodalité vaincue », en s’attaquant à son privilège le plus essentiel, celui de la transmission héréditaire; leur redoutable principe social : « à chaque capacité selon ses œuvres », entraîne en effet un corollaire inévitable qu’ils formulent ainsi : « tous les privilèges de naissance, sans exception, sont abolis 1 » ; et le droit d’héritage, obstacle à la répartition équitable des moyens de production, doit suivre, dans leur ruine, les droits féodaux ou politiques du même ordre, dont le dernier, l’hérédité de la pairie, va disparaître avec la monarchie nouvelle.
Exposer les conceptions socialistes qui, après 1840, s’empareront de l’esprit des masses et contribueront à provoquer la crise de 1848, ce ne sera guère que développer ces idées saint-simoniennes, sur le rôle économique et social réservé à l’État de l’avenir, et sur les transformations que devra subir la propriété. Avant même que, d’ailleurs, de nouveaux penseurs et de nouveaux écrivains ne les eussent cultivées et portées à la maturité, ces conceptions nouvelles s’étaient répandues en France, avaient fait pénétrer dans la classe ouvrière des préoccupations et des espoirs qui, jusque-là, n’avaient point pris corps. C’est ainsi qu’à Lyon, en 1835 et 1836, Villermé en relevait des traces très caractéristiques dans le langage et les aspirations des ouvriers qui voulaient, par exemple, voir une portion de l’héritage des riches
i . Manchette du Globe.
LA CRISE SOCIALE DE i848
revenir à l’Etat, pour diminuer les impôts et doLer les établissements publics1. Les saint-simoniens ne se contentaient donc pas de créer un puissant courant doctrinal : ils lui offraient encore un terrain tout préparé par leurs prédications.
Leur rôle, cependant, ne se borne pas encore là : parmi les moyens de transformation sociale qu’ils proposaient, il en est un, dont ils révélèrent l’importance, et dont l’influence, dans un sens différent, devait être plus considérable encore sur la société française que celle de leurs conceptions étatistes et révolutionnaires : c’est le crédit, dont ils réclamaient l’organisation. A l’aurore de la prodigieuse expansion industrielle du xix6 siècle, ils ont eu comme la conscience du rôle, de plus en plus colossal, qu’allait jouer ce levier d’une puissance presque illimitée. Le sentiment qu’ils éprouvent à son égard est une foi presque religieuse; le banquier devient pour eux le pivot de la régénération sociale; à leurs yeux, « une banque n était pas une caisse d’escompte choisissant et classant son papier; c’était une société commanditaire de 1 industrie, chargée de distribuer les instruments de travail de la manière la plus favorable aux producteurs et à la production 2 ». Pour eux, et Proudhon leur empruntera cette idée-mère de son système, la question sociale se résume en une question de crédit.
A cette idée s’en rattachait étroitement une autre, celle de la mobilisation de la propriété, conception bien nouvelle alors, et que les saint-simoniens devaient, non seulement répandre, mais encore mettre en pratique. Peu d’années en effet après leurs prédications, naissaient ces vastes entreprises, ces grandes spéculations d’un caractère nouveau, ces affaires de canaux, de chemins de fer, ces opérations de banques, ces sociétés en commandite, puis par actions, où eux-mêmes jouèrent un rôle si prépondérant3. Que cela dût plus tard, par la diffusion des titres mobiliers entre toutes
1. Villermé, Tableau de l'état physique et moral des ouvriers t I
2. Louis Reybaud, Etudes sur les réformateurs ou socialistes modernes 5" éd., i848, t. I, p. 127.
3. Cf. p. ex. Maurice Wallon, les Saint-Simoniens et les chemins de fer.
LE RÉGIME INDIVIDUALISTE
les mains, contribuer à combler l’abîme que les économistes de leur époque voyaient s’élargir entre les détenteurs des capitaux et un prolétariat misérable, en créant un nombre croissant d’ouvriers, petits capitalistes, qui procédaient à la fois de ces deux classes, il est peu probable que les saintsimoniens l’aient eu précisément en vue : mais leur action plus directe fut immédiatement considérable sur la société bourgeoise, dont elle bouleversa les conditions de fortune et dont elle prépara l’enrichissement, grâce à « cette vaste mobilisation industrielle dont ils ont été les prophètes et dont ils seront les apôtres, puis finalement les pontifes souverains1 ».
Ainsi s’exerça, de façon étrangement puissante, sur l’ensemble de la société française du xixe siècle, l’influence de cette sorte d’armée du salut socialisante, pépinière de tant d hommes de valeur, qui sans doute sentaient confusément que de grandes perturbations et de grandes nouveautés étaient en train de se produire dans la vie sociale et économique, qui voulaient les comprendre et y prendre part, et que séduisait l’assemblage très mêlé d’idées originales, héritées de leur maître par les disciples de Saint-Simon. Les socialistes, qui inventeront des systèmes vers 1840, viendront, plus ou moins consciemment, puiser, tout comme les spéculateurs et les banquiers, dans ce grand réservoir commun d’idées neuves de tout genre, prêchées par une secte d’illuminés, au début de l’ère nouvelle dont elles allaient dominer le développement2.
Ainsi faisait son chemin, au début de la Monarchie de Juillet, l’idée d’un rôle nouveau à attribuer à l’État, dans le domaine social; mais, concurremment avec elle, la même