‹ La crise sociale de 1848;Chapitre 17 sur 158 · E. Fournière, op. cit., p. 23a · texte numérisé non relu

E. Fournière, op. cit., p. 23a

2. M. Larminier, ancien saint-simonien lui-même, disait : •< Ce saintsimonisme est, pour ainsi dire, une table des matières vaste et contuse, un prospectus hâtif de la philosophie française du xix* siècle ». (Cite par Georges Weill, L'Ecole saint-simoniennc , p. i56.)

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époque voyait un brusque et violent réveil de l’idée d’association, second facteur de la réorganisation sociale poursuivie par la classe ouvrière du xixc siècle.

Les groupements ouvriers n’avaient jamais disparu, malgré les lois qui les prohibaient; seuls, les travailleurs de la grande industrie, les plus misérables d’ailleurs, étaient restés à peu près isolés; ceux des anciennes professions, au contraire, déjà puissamment organisés de façon clandestine sous l’ancien régime, continuèrent d’autant plus, sous lo nouveau, à rester étroitement unis dans les associations secrètes du compagnonnage. Les différents devoirs ‘, toujours astreints à des règles archaïques et toujours divisés par des rivalités traditionnelles souvent sanglantes, arrivaient pratiquement à supprimer la concurrence entre les ouvriers d’un même métier, qu’ils assujettissaient à des conditions de travail déterminées, expulsant, au besoin par la force, ceux qui ii étaient point alfiliés ou 1 étaient à une association rivalei. 2. Parlois même, de véritables corporations avaient pu se reformer, analogues aux anciennes, comme celle des portefaix de Marseille, dont les membres, qui ne devaient exercer aucune autre profession, n’étaient admis qu’après un examen, subi devant quatre commissaires, et après un versement de mille francs à la Caisse de la Société 3. Enfin, en dehors du compagnonnage, cadre le plus ordinaire des groupements ouvriers, les sociétés de secours mutuels, qui avaient pris un grand développement après 1800, fournissaient, sous une apparence innocente, des centres de résistance pour leurs adhérents, en cas de conflit avec leurs patrons. Leur essor avait été un moment interrompu, en 1806, par une décision de la police qui, pour parer à ce

i. Cf. Levasseur, op. cit., t. 1, p. 5i5-5iG.

a. Cf. par exemple, la sanglante expédition, en 1818, des compagnons étrangers , tailleurs de pierre de Lyon, pour expulser de Tournus les 'compagnons passants qui leur faisaient concurrence. (Cf. Levasseur op cil t. I, p. 673). ’ ^ *T

3. Blanqui, Des classes ouvrières en France pendant Vannée iSâ8 i84q p. i85. Nous ignorons d’ailleurs si cette association avait son origine daiis’ le compagnonnage. Elle était très riche et offrit, en 1848, 5o 000 francs pour aider à fonder le Comptoir d’Escompte de Marseille. Certains de ses membres, hommes de confiance des négociants, gagnaient jusqu’à ro 000 francs par an. J ^

LE RÉGIME INDIVIDUALISTE

-danger, leur avait interdit de réunir plus de 10 ouvriers d’un même état; mais il avait repris ensuite : leur nombre, en 1823, montait, pour Paris seulement, à 160, dont, malgré tout, 132, avec 11,143 membres, étaient des associations professionnelles; en 1840, on en comptait 254, cachant souvent une sorte de syndicat de résistance, avec une caisse de chômage b

Ces groupements ouvriers, dont le compagnonnage restait d’ailleurs le cadre le plus habituel, ne craignaient pas de tenir tête ouvertement aux patrons, et les grèves qu’ils déchaînaient se prolongeaient souvent, en dépit des arrestations et des condamnations1 2; ils n’avaient pas non plus abandonné leurs anciens errements, contre lesquels avait sévi la Constituante, frappant d’amendes ceux qui travaillaient au delà du temps qu'ils avaient fixé, prononçant des damnations contre les fabricants qui transgressaient leurs conditions, et obligeant ceux-ci à verser de grosses sommes, pour faire lever les mises à l’index3.

Ces organisations avaient donc conservé, dans certains métiers, une grande vitalité à travers l’Empire et la Restauration. Elles semblent avoir joui, d’ailleurs, d’une certaine tolérance de la part du pouvoir, qui n’intervint guère pour frapper leurs membres que dans les cas de grèves ou de violences. La Révolution de 1830 amena encore, de la part des autorités, pendant les mois qui la suivirent, un plus grand relâchement, qui finit par devenir une sorte d’acceptation tacite des réunions et des associations. Ces dernières

1. A. Charmeil, Les Associations professionnelles ouvrières en France, de 1789 à nos jours, p. 73.

2. Il y eut par exemple, sous l'Empire, en 1806, une grève des ouvriers du bâtiment, employés par l’Etat, qui protestaient contre une ordonnance de police réglant la durée de leur travail et les lreures de leurs repas, et qui obtinrent en partie satislaction. En 1807, il y eut encore une grève importante des tailleurs de pierre. (Cf. Brousse, Histoire socialiste, publiée sous la direction de Jaurès, p. 236.) La Restauration vit, en 1822, une grande grève des charpentiers, qui réclamaient une augmentation de salaires et se livrèrent à des violences contre ceux qui continuaient le travail. La police fit afficher les articles 4 1 5 et 4 16 du code pénal, et procéda à de nombreuses arrestations. (Cf. Levasseur, op. cit., t. I, p. 674.)

3. Cf. Plainte des papetiers en 1807, rapportée par Levasseur, op. cit., t. I, p. 383. — A la fin de i83a, un entrepreneur du Pecq, Saint-Sabri, fut mis en interdit pour cinq ans par le compagnonnage (Ibid., t. II, p. 24'.)

entrèrent alors dans une phase nouvelle, et, agissant au grand jour, se mirent à discuter ouvertement leurs intérêts, au moyen de délégués qui s’abouchèrent avec les patrons, tout naturellement représentés par leur Chambre syndicale. Ainsi se multiplièrent, entre 1830 et 1833, de véritables contrats collectifs, que toléra l’administration, et qui, liant à la ibis l’ensemble des patrons et des ouvriers, régissaient, dans une localité, le travail d’une profession entière. Cette fixation d’un tarif n’était d’ailleurs pas chose nouvelle et, dans certains métiers, avait même survécu assez longtemps à la Révolution. La prospérité, non moins que les idées nouvelles, avait tendu à la faire disparaître; la crise qui commença en 1826, et que les événements politiques ne firent qu’aggraver, amena les ouvriers à tourner de nouveau les yeux vers ces contrats généraux, qui seuls pouvaient apporter des remèdes au chômage grandissant, par exemple, en établissant un roulement entre tous les ouvriers, à tour de rôle, ou en diminuant les heures de travail de tous, au lieu d’en renvoyer quelques-uns.

Bientôt même, les ententes momentanées ne suffirent plus; « les ouvriers d’un grand nombre de professions poursuivirent la création de comités, composés par moitiés égales de délégués des patrons et de délégués des ouvriers, comités qui seraient chargés de régler à l’amiable toutes les difficultés, de substituer des réglements fixes et raisonnés aux usages incohérents, enfin déjuger toutes les contestations1 ». Ainsi, sous l’impulsion des exigences de la pratique, accrues par des circonstances difficiles, tendaient à se créer d’importants organes dont l’expansion pouvait transformer les conditions de la production. Ces institutions spontanées trouvèrent même alors leur répercussion dans les spéculations des théoriciens : une doctrine commença à se créer, adoptée surtout par le parti républicain, soucieux de s’attirer les ouvriers et plus à même de connaître leurs aspirations. Raspail, par exemple, voulait faire régler le taux du travail par un jury, composé d’ouvriers et de patrons, présidés par

i. Du Cellier, op. cit., p. 384 et 4ia, 4i3.

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un magistrat1. Dupont, dans sa Revue Républicaine , préconisait l’existence, dans chaque canton, de deux séries d’associations, composées les unes des entrepreneurs, les autres des ouvriers; les deux associations d’un même métier, réunies à tour de rôle sous la présidence du maire, nommeraient des délégués chargés de déterminer, à des époques fixes, un minimum de salaires; en cas de désaccord, on recourrait à l’arbitrage du Conseil général, dont les décisions deviendraient obligatoires2.

Pour que cette floraison d’idées syndicalistes pùt porter des fruits durables, et s’étendre, des quelques industries privilégiées où elle avait pris naissance, au véritable prolétariat ouvrier de la grande industrie, il eût fallu qu’elle fût favorisée par les circonstances d’abord, ensuite, sans doute,, par l’appui du pouvoir. Or, par suite de la crise industrielle qui forçait les patrons à diminuer le prix de la main-d’œuvre, tandis que les travailleurs réclamaient un minimum de salaire leur permettant de subsister, il ne tarda pas à s’élever, entre les deux classes, un antagonisme d’intérêts irréductible, où sombrèrent les essais d’entente. Les exigences de leurs ouvriers, rendues de plus en plus lourdes pour eux, amenèrent les chefs d’entreprises à renoncer à des négociations, ou même à rompre des accords que beaucoup d’entre eux ne subissaient qu’à contre-cœur et avec l’arrière-pensée de s’y dérober. Et le gouvernement, aux mains de la bourgeoisie industrielle, dominé en outre par les idées des économistes libéraux, bien loin d’encourager les contrats collectifs et de contraindre les patrons à les exécuter, n’intervint en fait qu’en faveur de ceux-ci, pour les protéger contre les violences, ou même contre des coalitions toujours interdites par la loi.

Les événements qui se déroulèrent à Lyon pendant l’année 183i sont l’illustration la plus éclatante de ce mouve-

1. Procès des Quinze, p. 69. Rapprocher cette idée du système absolument analogue, en pratique depuis la loi du 21 décembre i8g4 en Nouvelle- Zélande.

2. Pour plus de détails, cf. Georges Weill, Histoire du Parti républicuinen France de 1810 à 1870, p. i44 et suiv. ; et Tchernoff, Le Parti républicain sous la Monarchie de Juillet, p. 257 et 018, 3ig.

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ment d’organisation syndicale; leur gravité, en outre, lut telle qu’ils eurent une répercussion décisive sur l’ensemble du pays et que, de leur issue, dépendit en grande partie l’échec des tentatives que nous retraçons.

L’industrie lyonnaise de la soie, exercée par des canuts travaillant à leur compte, et vendant leurs produits aux fabricants, est bien le type de ces métiers, où des ouvriers indépendants et aisés s'associent facilement, et où la fixation d’un prix uniforme de la main-d’œuvre ne rencontre qu’un minimum de difficultés. En fait, des tarifs étaient restés en vigueur après la Révolution et réglèrent les rapports des ouvriers et des industriels, jusqu’à la fin de l’Empire. Ils disparurent sous la Restauration, pendant la période de grande prospérité qui s’étendit entre 1818 et 1825.

Mais, lorsqu’à partir de cette dernière date la concurrence suisse, italienne et anglaise, restreignant les débouchés, provoqua un resserrement de la production et par suite une baisse de la main-d’œuvre, l’idée d’un tarif assurant aux travailleurs un salaire minimum suffisant reparut tout naturellement dans l’esprit des canuts, qui, en 1828, avaient fondé la Société des Muluellistes , association de secours mutuels rapidement florissante, et, bientôt, sous l’empire des circonstances, devenue un véritable syndicat de résistance. La Révolution de 1830 aggrava la misère que la crise précédente avait causée ; les salaires tombèrent à un taux excessivement bas1. Une agitation ouvrière se déclara; elle visait à obtenir un tarif uniforme, et son caractère fut purement professionnel et nullement politique 2. Les Mutuellistes en avaient pris la tête; ils trouvèrent en face d’eux une Union des fabricants , qui, dans 1 ensemble, ne parut point d’abord trop hostile à une réglementation du travail; le préfet Bouvier-Dumolart offrit sa médiation; le Conseil des prud’hommes proposa un

1. De 4 ou 6 francs (?) a 25 sous, même à 18 sous en décembre ï 83 1 , selon Louis Blanc ( Histoire de Dix ans, t. III, p. 48.)

2. Il ne semble pas que. l’influence saint-simonienne y ait été pour quelque chose, malgré la mission qui visita Lyon en i83i et qui était 5,°fmE?s®e de Jea.n Reynaud , Pierre Leroux et Laurent (de l’Ardèche). Lf. Rittiez, Histoire du règne de Louis-Philippe Ier, 3 vol 1 835-58 t ! p. 291.)

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tarif minimum 1 qu’une commission finit par établir, sous la pression et même l’intimidation ouvrière 2.

On se trouvait donc en présence d’un véritable contrat collectif, établi sous les auspices mêmes du représentant de l’Etat. Les difficultés naquirent quand on chercha à le rendre obligatoire; certains fabricants voulurent s’y dérober, et, plutôt que de l’accepter, refusèrent de faire travailler les canuts. A ce moment critique, l’attitude du gouvernement devenait décisive, car seul il pouvait, en sanctionnant le contrat, obliger les industriels à le respecter; or, le gouvernement désavoua le préfet, déclara le tarif illégal et défendit de le sanctionner; le conseil des prud’hommes, qui avait commencé par condamner les manufacturiers dissidents, les acquitta désormais.

C était, dans ce cas grave, 1 adhesion du nouveau régime, l’école du laisser-faire, qui n’admettait que les ententes individuelles entre employeurs et employés, et l’affirmation de ses idées comme principes de gouvernement. Tout le mouvement syndical, qui depuis dix-huit mois se développait et tendait à l’institution permanente de contrats collectifs, à l’exemple des trade-unions anglaises, s’en trouva par là même gravement compromis. Les deux grandes insurrections de Lyon, de 1831 et 1834, la première, soulèvement spontané de travailleurs affamés qui écrivaient sur leurs drapeaux : « Vivre en travaillant ou mourir en combattant? » la seconde, œuvre ,des Mutuellistes, travaillés par les idées républicaines et qui employèrent la grève générale comme l’instrument d’une action politique, lui portèrent le dernier coup. L'opinion conservatrice s’émut de voir qu’une association ouvrière pouvait devenir un véritable État dans l’État, et disposer, malgré les lois, de la population ouvrière entière d’une des plus grandes villes de France. Le danger politique, révélé par une insurrection sanglante, s’ajouta aux craintes théoriques que certains concevaient en voyant, de l’autre côté de la Manche, les unions affirmer des préten-

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