Cf. le Puff, de Scribe
U. La littérature et surtout le théâtre, à partir de i82o, sont instructifs sur ce sujet. Cf. la critique de Théophile Gautier sur le Puff, dans la Presse du a4 janvier i848 : « La seule chose regardée comme raisonnable dan3
lui fît peu à peu confondre son devoir de gouvernant avec 1 exploitation du pouvoir et que, directrice unique de la société, elle se laissa peu à peu glisser à en devenir, suivant 1 expression de Tocqueville, la fermière : « Maîtresse de tout1, a écrit celui-ci, comme ne l’avait jamais été et comme ne le sera peut-être jamais aucune aristocratie, la classe moyenne, devenue le gouvernement, prit un air d industrie privée.... Elle se logea dans toutes les places, augmenta prodigieusement le nombre de celles-ci, et s habitua à vivre presqu’autant du Trésor public que de sa piopre industrie.... La postérité, ajoute-t-il, ne saura peutefie jamais à quel point le gouvernement d’alors avait, sur la fin, pris les allures d’une Compagnie industrielle, où toutes les opérations se font en vue du bénéfice que les sociétaires en peuvent retirer2. »
Cet esprit de la bourgeoisie gouvernementale, qui donnait piise aux accusations passionnées de ses adversaires, comme au soupçon facile des masses déshéritées, la rendait, en outre, particulièrement inapte a trancher la question sociale qui naissait de sa prospérité même, à trouver une solution au problème que posaient les conditions nouvelles
les pieees de M. Scribe, c’est de se faire une position. Une position, JT. leJ?ut’ la D nécessaire; à cela l’on doit tout sacrifier. Le reste est tohe, chimere, illusion, pur caprice d’esprits romanesques. Cet idéal bourgeois est, tort goûté aujourdW. .. (Cité par Ch. M. des Granges La Comeaie et les Mœurs sous la Restauration, et la Monarchie de Juillet p 137 Cf. son chapitre v. - Cf. également Jules Guex, Le Théâtre et la' Société française de 1815 à 18b8.)
i. Souvenirs, p. 5.
a. « La Monarchie de Juillet n’était qu’une compagnie par actions tondee pour 1 exploitation de la richesse nationale de la France. .. (Kari Marx, op. cit ., p. 6.) — Le duc d’Orléans lui-même écrivait dans une de ses lettres intimes : « La classe que la révolution a élevée au pouvoir fait comme les castes qui triomphent, elle s’isole en s’épurant et s’amollit par le succès. Ils ne voient dans la France qu’une ferme ou une maison de commerce. - (Cf. Skerlitch, L'Opinion publique en France d'après la poésie politique et sociale de 1830 à 18h8, p. 179). — Il est indéniable que la bourgeoisie orléaniste gouverna résolument dans son intérêt. Deux exemples t>Plclues illustrent cette thèse : dans la politique intérieure, l’échec répété des propositions de conversion des rentes qui, avantageuses pour l’Etat eussent diminué les revenus des petits rentiers (et c’est par cet argument meme quelles furent surtout combattues); en matière diplomatique, 1 echec de 1 accord douanier franco-belge, dont l’importance politique eût pu contrebahancer celle du Zollverein germanique, et qui se brisa contre 1 interet des grands industriels. La pression de la haute finance se fit sentir aussi dans les questions des canaux et des chemins de fer.
LA MONARCHIE DE JUILLET
de la production et l’existence d’un prolétariat de plus en plus nombreux, qu’une sorte de loi fatale, à en croire les économistes eux-mêmes, semblait vouer à une misère de plus en plus grande. Le fait seul de jouir complètement, et avec sécurité, des avantages divers de la société existante, lui inspirait un optimisme satisfait, que ne parvenaient pas à troubler les craintes des sociologues; elle se refusait à croire que le progrès réel et évident dont elle bénéficiait put créer, par sa marche même, la misère d’une autre classe. Elle ne niait pas qu’il n’y eut des malheureux; mais n’eut-il pas été chimérique de bouleverser un état de choses, satisfaisant dans son ensemble, pour essayer vainement de faire disparaître l’indigence? « Il y aura toujours des pauvres », disaient, avec raison, ses hommes d’État1, et ils passaient outre. La classe moyenne, qui était une parvenue et avait conquis sa prospérité à force de travail, de persévérance et d’économie, ne pouvait admettre la misère que comme une conséquence des vices contraires. Avec une certaine complaisance, elle encourageait les autres à l’imiter; elle n était point une classe fermée, d’ailleurs : elle accueillait volontiers ceux qui s’élevaient au-dessus de la masse, par leurs efforts heureux; et la parole de Guizot: « Enrichissez-vous! » dont on a fait, à tort, une profession de matérialisme, traduisait exactement cet encouragement.
Quant à l’obligation du travail journalier et pénible, en vue de gagner une subsistance précaire et d’ailleurs très modeste, elle la considère, pour l’ouvrier, comme une obligation naturelle, et, par certains côtés, bienfaisante : Guizot, en mai 1837, se félicitait de cette nécessité impérieuse du travail, qui, en le prenant tout entier, préservait ce dernier des utopies politiques. Le sort du travailleur ne peut être le même que celui de 1 homme fortuné; ne vaut-il pas mieux qu’il s’en contente, plutôt que de se créer des besoins nouveaux? C’est un tort et un danger que de l’entretenir de sa misère, qu’on lui rend ainsi plus pesante, de le leurrer d’espoirs irréalisables, d’affaiblir chez lui, par des préoccu-
i. Le mot est de Thiei's.
pations matérielles et égoïstes, les grands mobiles moraux auxquels il doit obéir : honneur, amour du bien, patriotisme b « — Tout serait compromis, dit le procureur général Persil, en 1833, si l’on pouvait peindre, chaque jour, à des ouvriers, leur position, comparée à celle d’une classe d’hommes plus élevée de la société, en leur représentant qu’ils sont des hommes comme eux, et qu’ils ont droit aux mêmes jouissances. »
Pour la bourgeoisie possédante, il n’y a donc pas de question sociale, du moins jusqu’en 1840, et, après cette date, le milieu gouvernemental la considère certainement comme une création factice de certains écrivains dont s’est engouée une partie du public2. Elle ne peut d’ailleurs s’imposer par des préoccupations politiques, puisqu’en raison du suffrage censitaire, les revendications populaires ne peuvent peser d’aucun poids dans les compétitions électorales. Dans ces conditions, la classe dirigeante de la Monarchie de Juillet ne sortira que difficilement d’une indifférence satisfaite, que tempérèrent d’ailleurs de grands efforts charitables individuels.
On conçoit qu’animée de tels sentiments elle soit restée attachée, tout comme la Restauration, au principe du laissezfaire. Ce n’est point chez elle question de doctrine : elle se soucie assez peu de la science économique, et les économistes eux-mêmes ne lui sont guère sympathiques; pour le gouvernement, ils sont des critiques importuns, et, pour les industriels comme pour les propriétaires fonciers, très attachés au protectionnisme, ils deviennent, en tant que libre-échangistes forcenés, des adversaires dangereux. Si la bourgeoisie gouvernementale paraît conformer sa conduite à leurs principes, elle s’inspire uniquement du même empirisme que les régimes précédents : composée en grande partie de chefs d’entreprise, elle conserve et perfectionne 3 les armes que la loi leur offre, con tre les associations ouvrières