‹ La crise sociale de 1848;Chapitre 30 sur 158 · Cf. Blanqui, par exemple, op. cit., p · texte numérisé non relu

Cf. Blanqui, par exemple, op. cit., p

A ce dernier poinl de vue, en particulier, la situation des travailleurs reste dure partout; en négligeant même pour le moment le tisserand, que son métier démodé condamne à des efforts surhumains et impuissants, mais qui n est au fond qu’une victime passagère d’un progrès réel, en considérant en quelque sorte l’ouvrier normal de l’industrie nouvelle, on constate que la durée de son travail est très longue : sa journée comprend quinze heures à quinze heures et demie en moyenne, dont treize heures et demie de labeur effectif; elle s’étend de cinq heures du matin à huit ou neuf heures du soir, laissant une demi-heure pour le déjeuner, une heure pour le dîner; elle peut monter jusqu’à seize heures; elle ne descend guère, par contre, au-dessous de douze heures de travail réel. Cette longue présence à l’usine, sous la menace d’un réglement souvent très sévère qui ne ménage pas les amendes, s’aggrave encore, dans certaines régions, comme le Haut-Rhin, de l’obligation où se trouve l’ouvrier d'aller retrouver son logement dans des villages parfois fort éloignés de l’usine, deux heures, ou deux heures et demie dans certains cas1.

Cette situation, déjà extrêmement pénible pour des hommes et des femmes adultes, dont elle détruit en outre le foyer et la vie familiale, devient intolérable quand elle est imposée à des enfants, qui, parfois, n’ont pas plus de cinq ou six ans. Cette grande plaie du travail infantile dans les manufactures, qui a pris en Angleterre des proportions considérables et y a revêtu un caractère particulièrement hideux, n’a point épargné les débuts de la grande industrie en France, bien qu’elle y ait fait de bien moindres ravages. Ce sera l’honneur de Villermé d’avoir attaché son nom aux mesures qui ont enrayé le mal, en attirant l’attention sur ces pauvres petits, pour qui la durée et la continuité du travail, l’insuffisance du repos, de la nourriture, des soins, devenaient une véritable torture, en même temps que leur corps s’anémiait et s’atrophiait, arrêté dans son développement et que

1. Cf, en particulier Villermé, op. cit., t. 1, p. 21; t. II, p. 83; Blanqui, Op. CÎt., p. 217, 2l8, 221, 22G.

LA MONARCHIE DE JUILLET

leur esprit, privé de l’instruction cependant prévue par la loi de 1833, se trouvait exposé à la contagion précoce et presque inévitable de l’immoralité ambiante l.

La question cependant qui primait toutes les autres, par son caractère vital, c’était celle des salaires. Elle se présentait, d ailleurs de façon extrêmement complexe, variant à 1 infini, suivant les industries, suivant les régions, suivant les individus. Si l’on s’en tient à des notions très générales, on peut constater, depuis la Restauration, une sorte de tendance au nivellement, un peu par la hausse du salaire journalier des manœuvres, beaucoup par la baisse de celui des ouvriers qualifiés, monté très haut sous l’Empire, par suite de la raréfaction de la main-d’œuvre, retombant maintenant, sous l’influence des machines qui permettaient souvent de les remplacer par des travailleurs moins instruits, après un court apprentissage. Cette situation était vivement ressentie par ceux qu elle frappait et qui constituaient l’élite de la population industrielle; elle contribuait à les aigrir contre leui's patrons qu’ils accusaient de rogner leur rétribution pour augmenter leurs bénéfices2.

Quant à la quotité du gain journalier obtenu par les individus travaillant pour la grande industrie, Villermé, avec son exceptionnelle compétence, arrivait aux chiffres suivants, en ne tenant pas compte de certains salaires de famine, dont nous étudierons bientôt les causes spéciales : un homme, vers 183o, gagnait, en moyenne, 2 francs par jour; une femme,

i. Cf. \illermé, op. cil., t. I, p. 36 et t. II, p. 112. Blanqui constate « la stérilité des efïorts tentés par 1 Etat en faveur de l’instruction d’un grand nombre d’enfants et son impuissance absolue relativement à l’éducation de tous . 1 influence du régime manufacturier contribue à détourner les enfants des écoles pour les diriger vers l’atelier ». (Op. cit., p. 300). Il se plaint aussi que, par suite de l’absence d’une éducation morale, les rudiments d’instruction soient plus mauvais qu’utiles, et regrette presque « la vieille et loyale ignorance de leurs pères » (p. 200).

« Traversez une ville d industrie à cinq heures du matin, dit une pétition de Mulhouse citée par Louis Blanc (Organisation du travail, p. 65), et regardez la population qui se presse à l’entrée des filatures! Vous verrez de malheureux enlants, pâles, chétifs, rabougris, à l’œil terne, aux joues livides, ayant peine a respirer, marchant le dos voûté comme des vieillards. Ecoutez les entretiens de ces enfants : leur voix est rauque, sourde et comme voilée par les miasmes impurs qu’ils respirent dans les établissements cotonniers. »

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