‹ La crise sociale de 1848;Chapitre 39 sur 158 · Op. cit., p · texte numérisé non relu

Op. cit., p

8. Blanqui, op. cit., p. g8; Villermé, op. cit., t. I, p. 79.

LA CRISE SOCIALE DE i848

La société française de la Monarchie de Juillet connaissait donc d’affreuses misères, qui s’étendaient parfois à toute une industrie dans certaines régions, et dont la cause relevait de phénomènes économiques généraux : les tisserands du Nord, de l’Alsace ou de la Normandie en fournissent les exemples les plus navrants. On est effrayé, à travers les chiffres incomplets des enquêtes, de songer aux existences que peuvent faire soupçonner certains salaires auxquels le terme de salaire de famine s’applique avec une angoissante exactitude, de songer aussi au nombre, certainement très grand, de ces malheureux. « Il est exact, a dit M. Allix1, que c est sur des ruines, en un vrai champ de carnage industriel, que s’est édifiée la grande usine du xixe siècle, et que, de 1820 à 1850, la classe ouvrière a subi la pire détresse qui peutêtre l’ait atteinte. »

Cependant, pour avoir une idée exacte et, dirons-nous, proportionnée de la société française sous la Monarchie de Juillet, il ne faut pas perdre des yeux que ceux auxquels peut s’appliquer la phrase précédente, pour très et trop nombreux qu’ils puissent être, restaient néanmoins une assez faible minorité, dans la population de la France entière, dont la grande industrie, nous l’avons vu, n’avait encore attiré qu’un trente-cinquième environ. Et, parmi les ouvriers de cette grande industrie elle-même, combien, d'après les témoignages mêmes des contemporains, de Villermé en particulier, gagnaient assez pour vivre, voire même pour épargner 2 !

i. Loc. cit.

a. Nous aurions voulu traduire en chiffres au moins la proportion de la population vraiment misérable à l’ensemble de la population ouvrière industrielle, en rapprochant, par exemple, la statistique de la France, publiée par le Ministère du Commerce, des résultats de l’enquête de l’Assemblée Constituante, en i848, conservés aux archives de la Chambre des députés. (M. Levasseur a tiré de ceux-ci des tableaux fort instructifs et très clairs, dans son Histoire des classes ouvrières... de 1789 à 1870, 2" éd., p. 3oo-334.) Un tel travail n’a pu donner de résultats ayant une valeur réelle, par suite, d’abord de l’ancienneté des renseignements de la Statistique, qui remontent au début du règne de Louis-Philippe; par suite, en second lieu, des lacunes très grandes que présentent les documents de 1 enquête de x848, d’où sont absents tantôt certains salaires, tantôt le nombre des ouvriers, tantôt la division par professions; il manque même des régions entières, parmi les plus importantes : le Nord par exemple, avec Lille; et la Loire-Inférieure, avec Nantes, ce qui suffirait pour fausser tout calcul.

LA MONARCHIE DE JUILLET

Si l’on se souvient, en outre, que les plus misérables et les plus nombreux parmi les victimes de cette époque de transition se trouvaient dispersés par le travail à domicile, que ceux mêmes que réunissaient les usines n’avaient encore jamais trouvé ni le temps ni la possibilité de se concerter et de s’organiser, on se gardera d’une double erreur en ce qui concerne les événements de 1848 : la première est d’accorder au malaise réel qui travaillait le monde de la production un caractère qu’il n’a pas, et de chercher la cause de la révolution dans la situation intolérable des populations laborieuses ; la seconde est d’attribuer également à la constitution vicieuse de la société française sous la Monarchie de Juillet, les graves troubles sociaux qui suivirent le 24 février, et dont la responsabilité immédiate remonte à cet accident politique et à l’arrêt qu’il provoqua dans l’existence économique du pays.

Ces réserves faites, il n’est pas moins incontestable que cette société recélait des misères et des lacunes, des maux que la concurrence aggravait, loin d’y porter remède : emploi des enfants dans l’industrie, par exemple, longueur excessive des journées de travail ou effrayante insuffisance des salaires dans certaines professions. Au milieu du

D’autre part, des causes d’erreur de diverse nature altèrent les conclusions qu’on pourrait tirer du chiffre des salaires : qui l’a donné, d’abord, le patron ou l’ouvrier? parfois les deux évaluations sont côte à côte et sont loin de concorder; par ailleurs, dans certains cas, on a visiblement donné leur montant en temps normal, et dans d’autres, non moins certainement, le taux où les avait fait baisser la grave crise qui suivit le ai février. Il est difficile encore de séparer le travail dans les grandes usines du travail à la tâche à domicile, très fréquent alors, et évalué naturellement vaille que vaille; on ne distingue point non plus le salaire normal, seul à alimenter un ménage, du salaire d’appoint, qui s’ajoute ù d’autres ressources, comme on ne peut se rendre compte de la proportion des ménages où l’homme seul gagne et de ceux où femmes et enfants contribuent à en supporter les charges. L’indication fournie par l’enquête des budgets moyens nécessaires, tant à un célibataire qu’à une famille, très précieuse, reste fatalement incomplète. Ces documents, par contre, corroborent de façon très intéressante les renseignements que nous avons, d’autre part, sur l’importance des salaires, selon les professions : les plus favorisées à cet égard sont celles des mines, de la métallurgie et de la verrerie; les plus sacrifiées sont celles du sucre, du tissage, de la bonneterie, auxquelles il faut ajouter les malheureuses brodeuses et dentellières, dont la rémunération apparaît généralement infime (peut-être d’ailleurs parce que les chiffres donnés sont influencés par la crise de 1 848.)

LA CRISE SOCIALE DE i848

xixe siècle, dans les masses populaires aussi bien que dans le monde des écrivains et que dans la bourgeoisie dominante elle-même, la conscience de cet. état de choses commençait à se répandre; il devenait évident que des réformes, que des interventions, que des modifications au régime économique s’imposaient. Mais la voie à suivre restait obscure, les vues d’avenir contradictoires, et les théories s’affrontaient; une sorte de crise morale se trouvait donc latente à la fin du règne de Louis-Philippe, et, sur ce terrain trop bien préparé, les perturbations politiques ne pouvaient tarder à devenir sociales : tel fut le caractère véritable de la crise qui secoua la France pendant la Seconde République.

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