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RÉACTION THÉORIQUE ET PRATIQUE

CONTRE LES EXCES DU RÉGIME INDIVIDUALISTE

LES CONFLITS ENTRE PATRONS ET OUVRIERS || LES GREVES || LES EFFORTS DES INDUSTRIELS EN FAVEUR DES TRAVAILLEURS || LES PRÉOCCUPATIONS DOCTRINALES ET LEUR REPERCUSSION SUR L’ESPRIT PUBLIC || LA NOTION NOUVELLE DU ROLE DE l’ÉTAT ET LES PREMIÈRES LOIS SOCIALES.

ou R faire hausser les salaires et diminuer la durée

des journées de travail, les ouvriers de certaines pro-

J- fessions, fortement et traditionnellement organisées, n’avaient jamais cessé, nous l’avons vu, d’employer les coalitions et les grèves, et le gouvernement de Louis-Philippe, pas plus que les autres qui l’avaient précédé, ne put extirper le compagnonnage, cadre de toutes les résistances, ni empêcher des conflits entre patrons et ouvriers, qui se renouvelèrent chaque année, en dépit des lois b

Certains prirent un caractère particulier de gravité : en 1832, par exemple, l’exode en masse aux buttes Chaumont de 1300 boulangers, puis la mise en interdiction pour cinq ans, par les compagnons charpentiers, d’un entrepre-

i. Le nombre des condamnations pour délit de coalitions oscille, chaque année, entre i83o et 1848, autour de î5o, avec, en i84o, un maximum de 543 ( Statistique du Ministère de la Justice. — Cf. Charineil, tes Associations professionnelles ouvrières en France de 1789 à nos jours, p. 29.)

Quentin-Bauchart. — Crise sociale de 1818.

neur du Pecq; en 1833, la grève générale de solidarité de plus de 60 000 charpentiers parisiens, qui arrache aux patrons une augmentation des salaires et un véritable tarif, , enregistré à leur Chambre syndicale ; en 1840, les sérieux désordres causés par les tailleurs, les bottiers, les cordonniers, les menuisiers, les tailleurs de pierre, les ébénistes, les serruriers, entraînés les uns après les autres et les uns par les autres à cesser le travail, à descendre, au nombre de plus de 100 000, de Belleville, de Pantin et de la Villette, à tenir des réunions en plein air, à résister à la police, jusqu’au jour où, le 7 septembre, le gouvernement dut procéder à une vraie mobilisation militaire, suivie de nombreuses arrestations et de condamnations qui contribuèrent à rejeter vers les théories socialistes les ouvriers jusque-là uniquement préoccupés de leurs intérêts professionnels b

L’année 1845 reste célèbre dans les annales des mouvements ouvriers, pour la nouvelle grande grève des charpentiers, qui résistèrent près de trois mois et finirent par obtenir gain de cause. Les mineurs de la Loire, de leur côté, firent des tentatives analogues, qui sp dénouèrent même de façon sanglante : deux fois, en 1844 et en 1846, la troupe dut faire usage de ses armes, frappant mortellement plusieurs grévistes.

Le caractère le plus remarquable de ces mouvements ouvriers consiste certainement dans la force des organisations qui les dirigèrent, la discipline qu’elles imposaient à leurs membres et le mépris qu’elles montraient pour les prohibitions légales. Juridiquement inexistantes, proscrites mêmes, elles n’en nommaient pas moins des délégués, dont certains étaient même devenus de véritables fonctionnaires, comme ce Vincent, dit Coudoun, secrétaire des compagnons du Devoir, qui touchait, à ce titre, un traitement de 800 francs par an, et vint, le 17 mai 1845, apporter à la Chambre syndicale des charpentiers l’ultimatum de ses camarades.

i. A en croire du moins Du Cellier, op. cil., p. 4o5. — Le mouvement ouvrier à Paris en 18U0 a été étudié d’une façon très complète par O. Festy, Revue des Sciences politiques, juillet-août, septembre-octobre et novembredécembre i g 1 3 .

EXCÈS OU RÉGIME INDIVIDUALISTE

Certains étaient parfaitement outillés pour la résistance, possédant ou recevant des fonds, faisant voter pour ou contre la grève par leurs membres, distribuant des bons de pain et de viande aux grévistes, frappant aussi les récalcitrants d'amendes, d'interdictions de séjour pendant plusieurs années, passant au besoin des menaces aux voies de fait, ou bien délivrant des permis de travailler aux patrons qui acceptaient leurs conditions, et prélevant une taxe, au profit de la grève, sur le salaire journalier de ceux qu’ils employaient b

Le gouvernement, marquait généralement une répugnance un peu craintive à intervenir dans ces conflits, où de grandes masses populaires se trouvaient engagées; il espérait toujours les voir s’aplanir d’eux-mêmes, par un accord entre les intéressés; il s'employait à faciliter cet accord, en tolérant les délégués illégaux, les réunions interdites par la loi, offrant même parfois son arbitrage, comme en 1845; il ne commençait à sévir qu'au moment où les violences l’y contraignaient; sa main se faisait d’autant plus lourde alors, qu’il croyait généralement se trouver en face de menées anti-dynastiques; les arrestations et les poursuites succédaient aux perquisitions, et, selon les circonstances aussi, les magistrats se montraient plus ou moins sévères.

Le compagnonnage avait continué à servir de cadre à ces groupements ouvriers, et c’est de l'entente des différents devoirs que sortirent les grandes grèves citées plus haut. Cette puissante institution clandestine, ou plutôt cet ensemble d’organisations qui persistaient dans leur exclusivisme, dans leurs rites compliqués et surannés, dans leurs rivalités traditionnelles et souvent sanglantes, commençait cependant à donner des symptômes de vétusté et de décadence, sous l'influence aussi bien des idées nouvelles d’indépendance et de mépris des usages anciens, que des transformations économiques elles-mêmes. Ceux que préoccupait le sort des

i. Sur tous ces points, voir en particulier : Levasseur, op. cit., t. II, p. 2/10-249; Rittiez, Histoire du règne de Louis-Philippe Ier, t. 111, p. 3g, 85- 88, 267; Du Cellier, op. cit., p. 4o5; Leroy-Beaulieu, La question ouvrière au XIXe siècle, p. 51-07 ; O. Festy, Revue des Sciences Politiques, septembreoctobre 1 g r 3, p. 226 et suiv.

LA CRISE SOCIALE DE i848

ouvriers sentaient bien, cependant, toute l’importance de la solidarité entre les travailleurs, dont le compagnonnage restait malgré tout la principale et presque l’unique manifestation, puisqu’il servait à la fois d’institution de secours mutuel et de centre de résistance. Ils ne concevaient guère, dans l’état actuel de la législation, le moyen de grouper, en dehors de lui, les ouvriers pour la défense de leurs intérêts professionnels, et, bien loin de l’abolir, ils songeaient, au contraire, à le galvaniser, à le réformer et à l’étendre. Tout un mouvement en ce sens se produisit vers le milieu de la Monarchie de Juillet, encouragé par des penseurs et des littérateurs, comme Chateaubriand, Lamennais, Lamartine; Agricol Perdiguier y attacha son nom par ses chansons et par son Livre du Compagnonnage 1, et George Sand le popularisa dans toutes les classes de la société par son Compagnon du Tour de France. A cette littérature, d’ordre surtout sentimental, se joignaient des efforts plus pratiques, au sein même des devoirs , pour faire évoluer la vieille institution, momifiée dans ses rites, vers une forme plus moderne et vers ce qui devait être le syndicat contemporain : Moreau, dans sa Réforme du compagnonnage 2, préconisait une association unique des ouvriers de chaque profession, et, ce qui est plus intéressant encore, des associations nouvelles, scissions d’anciens devoirs, se créaient et prospéraient, avec des statuts débarrassés de toutes les formules surannées, des anciennes divisions entre compagnons et aspirants, des anciens préjugés et des anciennes rivalités, n’en gardant que le principe de l’assistance mutuelle et le souci de l’intérêt professionnel commun 3.

Il existait donc là un mouvement d’idées intéressant, mais qui se trouvait restreint à un nombre assez minime de professions anciennes, déjà organisées sous l’ancien régime, charpentiers, tailleurs, cordonniers, etc..., composées surtout

2. Moreau, De la Réforme des abus du compagnonnage eide V amélioration du sort des travailleurs , i843.

3. Société des Indépendants (i8a5), Union des Travailleurs du Tour de France ( 1 832). Cf. Levasseur, op. cit., t. II, p. 284-237; Charmeil, op. cit., p. 62; Martin Saint-Léon, le Compagnonnage , p. 104-129.

EXCÈS DU RÉGIME INDIVIDUALISTE

d’ouvriers jouissant déjà d’une certaine aisance. Le prolétariat industriel, par contre, c’est-à-dire l’élément de la population où se rencontraient les pires misères, restait à l’état inorganique et ne pouvait, réellement songer à défendre ses intérêts lui-même, qu’il s’agît des ouvriers, attirés d’un peu partout dans une grande usine, ou surtout, forme plus générale encore de l’industrie à l’époque, des travailleurs disséminés et travaillant à la tâche. Et, plus ils étaient pauvres, comme tant de tisserands, par exemple, plus ils étaient liés à leur tâche, plus ils se trouvaient à la merci d’un manque de salaire, moins ils pouvaient s’organiser et conquérir euxmêmes l’amélioration de leur sort. Le compagnonnage, même transformé, ne pouvait jamais jouer qu’un rôle très restreint dans l’ensemble de la France de Louis-Philippe.

Ce prolétariat industriel, d’ailleurs, était écrasé bien plus par l’organisation économique même que par la rapacité patronale qu’il se voyait si tenté d’incriminer. On en trouve la preuve dans les efforts sincères et persévérants de certains industriels pour améliorer la condition de leurs ouvriers; ceux d’Alsace et ceux de Sedan méritent en particulier d’être signalés. Dès cette époque, par exemple, le problème des logements ouvriers avait été abordé : André Kœchlin, à Mulhouse, avait créé une cité ouvrière, qui 11e paraît pas avoir vécu; près de Reims, Camu et Crontelle vendaient, à prix aussi bas que possible, des maisons avec jardin, qu’ils se faisaient rembourser par des retenues sur les salaires1; Migeon et Viellard, à Morvillars, logeaient 140 familles, moyennant des loyers de 36 francs; Grivel et Auchy-les-Moines, les forges d’Indret avaient suivi ces exemples.

D’autre part, un certain nombre d’industriels entretenaient à leurs frais des écoles, dont les patronages, souvent religieux -, parfois remplacés par des visites du patron luimême étaient le complément. Ils s’efforçaient ainsi, souvent

1. Ce qui n’empêclia pas la fabrique de Camu d’être incendiée le 2O février.

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