‹ La crise sociale de 1848;Chapitre 4 sur 158 · IX · texte numérisé non relu

IX

PRÉFACE

très justement dans le socialisme de 1840 un mouvement d'idéologues, assez indifférents en matière de politique, fortement imprégnés — à l’exception de Proudhon — d'un mysticisme chrétien, qui, les Babouvistes mis à part, réprouvent l’emploi de la violence et qui fournissent au prolétariat industriel inorganisé, non pas un cri de guerre, mais un mot de ralliement.

Témoin impartial et documenté, il juge « sans haine et sans crainte » et ne s'échauffe que pour dénoncer avec clairvoyance la riche bourgeoisie du XIXe siècle, qui, reprenant à son compte l'erreur de la noblesse à la fin du XVIIT, « par plaisir d'imagination et, par une sorte de snobisme », fit le succès d'un Proudhon et répandit dans le grand public les idées les plus néfastes à l'ordre social.

Sans artifices de style ni de composition, et par l'irrésistible entraînement d'une pensée qui s'impose au lecteur parce qu elle est maîtresse d'elle-même, il mène insensiblement nos esprits séduits par tant d'observations si précises et de déductions si logiques, jusqu'à la Révolution. Et nous sommes au point culminant de son œuvre.

Des cîmes un peu froides, où planait sa raison érudite, l’admirable historien qu’est Pierre Quentin-Bauchart descend pour créer la vie, et pour cela il lui suffit de peu de chose : un coup de feu, sur le boulevard des Capucines, le 23 février 1848, au soir. Qui donc, comme lui, aurait pu nous dépeindre ces journées fiévreuses, dont le héros est Lamartine et le cadre l'Hôtel de Ville?

Celte salle Saint-Jean, où l'on a placé les cadavres des cent quatre-vingts victimes de l'insurrection; ce cabinet du secrétaire général, où se tiennent les « dictateurs improvisés »; cette place de grève, où le peuple déferle, tantôt en fois d'espoirs, tantôt en vagues de tempête, sont le cadre familier de sa vie quotidienne.

Quant aux hommes, il les a tous rencontrés, pendant quinze années de recherches patientes et de travail utile. Il connaît leur biographie, leurs idées, leur caractère, leur visage. Avec quel relief, et en quelques lignes, il nous présente chacun d'eux!

PRÉFACE

C'est Blanqui, « le conspirateur par excellence », qui accuse Ledru Rollin d’être un traître; c’est Marie, l'avocat, et Albert, l'ouvrier; c’est Flocon, le rédacteur en chef de « la Réforme », et c'est Marrast, le rédacteur en chef du « National »; c’est Garnier-Pagès et Louis Blanc ; c'est François Arago et Dupont de l'Eure.

Sans céder à la tentation du pittoresque, sans perdre de vue qu'il écrit un livre d'idées, il trouve, pour décrire les journées de 1848, des traits neufs, qui demeureront.

Comment comprendre ces heures pathétiques, sans relire ces quelques pages si vivantes et si pleines à la fois sur les sociétés secrètes, (où l'on acclame Barbés « le Bayard de la démocratie ») et sur cette Préfecture de police, (où opère Caussidière « colosse rusé qui se souvient de ses habiletés de commis voyageur ») ?

S'il me fallait absolument parmi toutes les qualités magistrales de Pierre Quentin-Bauchart déterminer « la dominante », je dirais, très probablement, « la suite dans l'idée maîtresse », qui jamais ne se laisse égarer ni distraire.

J'en fournirais comme exemple tout le chapitre consacré à ces journées du 16 et du 17 mars, où la démonstration, avortée, des « Bonnets à poil » trahit toute l'incohérence d’une bourgeoisie désarmée, comme on voit apparaître, sans commentaires, dans le cortège triomphal, qui, le lendemain, de la Barrière de l'Étoile aux Chevaux de Marly, acclame Ledru- Rollin, l'immense espérance d'un peuple, grisé par une formule illusoire et magique : le Droit au Travail.

A aucun moment, notre auteur ne fait la leçon aux masses ni aux gouvernants. Son œuvre ne cesse pas d’être objective, d'une objectivité scientifiquement rigoureuse. // ne tire l'enseignement ni des idées ni des événements , mais sa construction est si logique, que cet enseignement se dégage en quelque sorte de lui-même.

Quand il discute les conceptions sociales de Louis Blanc et l'œuvre stérile de la Commission du Luxembourg, le grand reproche qu'il fait à l'homme, c'est d'avoir compromis, par les manifestations agressives d'une personnalité absorbante, le mouvement de législation sociale, commencé par la loi de

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