Circulaire de Rémusat, du 6 août i84o
8. Pétition demandant une enquête sur le sort des travailleurs, couverte de t3o 000 signatures, et déposée sur le bureau de la Chambre des députés par Ledru-Rollin, en i845; pétition organisée par la Démocratie pacifique
en 1 84 G . .
q. Pétition, renouvelée une seconde fois, par la Société Industrielle (le Mulhouse, et demandant la fixation par la loi de la durée maxima du travail des enfants; rapport sur le paupérisme de Sehutzenberg, maire do Strasbourg; discours d’ouverture du Tribunal de Commerce, en i84'i, par Pépin Le Halleur, président.
LA CRISE SOCIALE DE i848
domaine économique1. Villermé, préconisant une loi qui réglementerait le travail des enfants, constatait que, douze ans auparavant, elle eût paru une folie, mais que, dès 1840, l’opinion y était préparée, et Guizot, lui aussi, s’écriait : « C’est l’esprit du temps de déplorer la condition du peuple.... Mais on dit vrai, il est impossible de regarder sans une compassion profonde tant de créatures humaines si misérables.... Cela est douloureux, très douloureux à voir, très douloureux à penser; et cependant il faut y penser, y penser beaucoup; car à l'oublier il y a tort grave, et grave péril. »
Les milieux gouvernementaux abandonnaient donc leur indifférence, érigée en principe à l’égard des phénomènes purement sociaux. Leur première pensée avait été d’encourager l’épargne et la mutualité; nous avons constaté le revirement d’opinion dont cette dernière avait été l’objet, et signalé la circulaire de Rémusat, invitant ses préfets à la favoriser; quant aux caisses d’épargne, peu comprises par la Restauration, dues surtout à l’initiative privée et en particulier aux efforts de DelesserL, elles avaient eu à lutter contre les préjugés et les railleries du compagnonnage, contre la concurrence de la loterie, contre la répugnance des ouvriers à montrer qu’ils possédaient quelque chose, contre la condamnation même de certains économistes qui leur reprochaient de restreindre la consommation et de nuire ainsi au développement de l’industrie, privée de débouchés. La Monarchie de Juillet leur donna un statut légal par la loi du 5 juin 1835, abolit la loterie, et les encouragea de telle sorte que, de 14 en 1830, comptant une vingtaine de millions, elles étaient montées en 1848, au chiffre de 1 364 avec 200 succursales, réunissant 338 millions, appartenant à 736 951 déposants 2.
Le gouvernement de Louis-Philippe, en outre, s’était attaché a réformer et à accroître les hospices, les monts-depiété, les salles d asile, les secours à domicile, comme, d’autre part, il avait mené à bien la grande loi de 1833 sur l’instruction primaire.
Mais ces palliai ils aux maux de la classe ouvrière, ces
i. Op. cil., t. Il, p. 367.
3. Cf. Levasseur, op. cit., t. II, p. 317, et Du Cellier, op. cit.
EXCÈS DU RÉGIME INDIVIDUALISTE
secours, nécessairement postérieurs à la misère et destinés à la soulager plus qu’à en faire disparaître la cause, ou ces caisses d’épargne, inaccessibles à ceux que leurs salaires trop minimes empêchaient d’épargner, demeuraient insuffisants aux yeux des enquêteurs et des penseurs dont nous avons parlé, comme aussi demeuraient impuissants à transformer les conditions de la classe ouvrière les coalitions, illégales et proscrites, restreintes d’ailleurs à quelques corporations comptant parmi les plus fortunées, ou les efforts sincères de quelques patrons généreux, vite arrêtés par les nécessités de la concurrence, ou la mutualité, qui suppose, comme l’épargne, un peu d’argent disponible, ou la coopération, encore à l’état de tentative exceptionnelle. Aussi la conviction s’implantait-elle de plus en plus dans les esprits qu’il fallait s’attaquer aux bases mêmes du régime économique et, dans les milieux conservateurs et patronaux euxmêmes, commençait-on à dénoncer la concurrence illimitée comme un principe mauvais, auquel il devenait nécessaire d’apporter des remèdes.
La première conséquence en fut une vive réaction théorique contre l’école orthodoxe *, qui d’ailleurs, nous le verrons, tint tête à l’attaque, et, loin de lâcher prise, outra plutôt ses idées. Mais, en réalité, la bourgeoisie dirigeante de la Monarchie de Juillet, assez indifférente aux controverses doctrinales, et attachée jusque-là au système du
i. Adolphe Blanqui, qui y tenait pourtant par plus d’un côté, constatait presque sa banqueroute dans les laits : « L’accroissement de production n’est pas augmentation de richesse La misère se répand davantage au con¬
traire, à mesure que l’industrie se concentre. Il faut qu’il y ait quelque vice radical dans un système qui ne garantit aucune sécurité ni au capital ni au travail, et qui semble multiplier les embarras des producteurs, en même temps qu’il les force à multiplier leurs produits ». (Cité par Proudhon, Système des contradictions économiques , t. I, p. 171.) D’autres l’accusaient de « forcer sa théorie, d’exagérer ses abstractions et d’appeler des subtilités ingénieuses à son secours », et révoquaient en doute ses principes : « L’économie politique a érigé en lois et en principes permanents les circonstances transitoires qui ont accompagné le prodigieux mouvement de production dont elle était témoin...; elle a été conduite à voir des lois générales et bienfaisantes dans presque tous les accidents passagers qui ont servi plus ou moins efficacement la création des richesses. Le principe du laissez-faire, laissez-passer est-il autre chose qu’une illusion de ce genre? - (Buret, op. cit., t. I, p. i5 et 29.) On répétait le mot de Villeneuve-Bargemout : « Tout le mal vient de ce qu’on a fait, d’une science morale, une science mathématique ».
laissez-faife par simple opportunisme, n’opposait, à l'interventionnisme aucune répugnance de principe : elle était prête à accueillir, de quelque théorie qu’il se réclamât, tout progrès qui ne porterait atteinte ni à ses intérêts propres, ni au développement général de l'industrie : qu’on lui démontre que la bonne volonté patronale restera impuissante tant qu’une loi n’imposera pas à tous manufacturiers les mêmes sacrifices au profit de leurs ouvriers, que les chefs d'industrie la réclament eux-mêmes, comme le font ceux de Mulhouse depuis 1827, et la crainte de transgresser un axiome d’économie politique ne l’empêchera pas un instant de la voter.
Tous, en effet, ne voyaient de remède que dans l’intervention de l’Etat, seul resté debout, au-dessus des intérêts particuliers dont il s’agissait de limiter les droits trop absolus b Mais de quelle manière devait se faire cette intervention? Certains songeaient à une reconstruction légale des corporations, sous une forme plus ou moins rigide et avec des pouvoirs plus ou moins étendus; Pépin Le Halleur, président du Tribunal de Commerce de la Seine, la réclamait formellement en 1842, dans un discours officiel qui fit sensation; un ancien magistrat, La Farelle, en dressait un plan à la demande de la Société d’émulation de l’Aini. 2; Eugène Buret y songeait sous une autre forme, quand il réclamait des « conseils de famille industriels3 ». Mais de tels projets se heurtaient, en outre des difficultés nées de leur importance même, au double écueil de paraître, soit une régression impossible vers l’ancien régime, si l’on attribuait aux maîtres une forte autorité, soif une tentative démagogique, si on libé-
i. Eugène Buret cependant semble avoir entrevu, très vaguement, le rôle social que devaient jouer les sociétés par actions : « Il faudrait, écritil, que l’ouvrier pût acheter, avec une portion de capital, quelques chances de bénéfices qui constitueraient pour lui un intérêt direct à la production ». ( Op . cit., t. II, p. i43.)
■j. Plan d’une réorganisation disciplinaire des classes industrielles en France, 1842. Voici la question posée par la Société : « La suppression des maîtrises et des jurandes, tout en détruisant un monopole fâcheux, n’a-t-elle pas offert le grand inconvénient de laisser sans organisation la classe ouvrière? Ne serait-il pas à désirer que des associations légales dans les divers métiers leur donnassent une forme, un ensemble qui régulariserait pour chaque individu des moyens de secours, de travail et de direction, et, au besoin, de discipline? »