Op. cit., p. 4g
LA CRISE SOCIALE DE i848
contraire la réconciliation générale dans le bonheur universel : « Les riches sont hommes comme les pauvres, et nos frères comme ceux-ci, affirme Cabet1; ils forment même une grande et belle portion de l’Humanité.... 11 ne faut pas plus saci’ifier les riches aux pauvres que les pauvres aux riches. »
Le socialisme de 1840 apparaît ainsi comme une sorte de conception millénaire, appuyée sur une foi absolue, que chacun des faiseurs de systèmes apporte à ses propres idées, que tous apportent à la raison qu’ils se vantent d’appliquer les premiers à la constitution sociale du monde.
Comme autrefois aux yeux des hommes de 1789, dont parle Taine2, « à leurs yeux le moment décisif est arrivé. Désormais il y aura deux histoires, l’une celle du passé, l’autre celle de l’avenir, auparavant l’histoire de l’homme encore dépourvu de raison, maintenant l'histoire de l’homme raisonnable ». Au fond, ce sont des mystiques, et au mysticisme révolutionnaire ils mêlent même le mysticisme chrétien.
Cette influence religieuse est un des caractères les plus particuliers et les plus curieux du socialisme de 1840, qui le doit sans doute à la réaction de l’époque entière contre l’irréligion du xvme siècle3 : c’est ainsi que la génération républicaine de 1830, pour anticléricale qu’elle soit, reste profondément imbue de sentiment religieux, et que les accusés d’Avril prient ensemble, le soir, à Sainte-Pélagie, réunis autour du drapeau 4.
Parmi les socialistes, on trouve, il est vrai, Proudhon, l’auteur de la fameuse formule : « Dieu, c’est le mal 5 » ; mais
i. Voyage en Icarie, p. 562.
a. Le. i origines de la France contemporaine, t. II, p. 4 7.
3. M. Henry Michel (L’idée de l'Etat, p. 69) a montré que cette réaction contre un mouvement anti-chrétien antérieur à elle d’une vingtaine d’années avait commencé avec la Révolution elle-même.