Lue, cit., p
LE SOCIALISME DE i84o
infiniment plus complète et plus sacrée que celle qui dérivait de la tenure féodale, propriété qui avait trouvé sa consécration et sa formule dans la parole de Napoléon au Conseil d’Etat : « C’est non seulement le droit d’user, mais encore le droit d’abuser1 ».
C’est contre cette conception que s’insurgeaient les socialistes. Ils méconnaissaient formellement la sainteté et la valeur en soi de la propriété; bien au contraire, ils auraient tous contresigné avec enthousiasme le passage de Rousseau 2 : « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : ceci est à moi , fut le vrai fondateur de la société civile. Oue de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eùt point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux et comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n’est à personne ». Pour eux, en effet, l’origine de la propriété, c’était autrefois la violence, aujourd’hui, sous le régime capitaliste, la ruse et la spoliation du pauvre; sa base légale même n’est qu’une création factice d’une loi que les plus forts ont faite à leur profit et que la puissance publique peut détruire ou changer 3. Le communisme noie les propriétés individuelles dans la possession et la jouissance communes de tous les biens; les autres doctrines, si elles ne prêchent pas le dépouillement immédiat et violent des riches, cherchent à l’atteindre dans son corollaire nécessaire : l’hérédité; les uns, comme les saint-simoniens, la suppriment purement et simplement; les autres, comme Louis Blanc, comme Colins, comme Cabet dans la période transitoire qu’il prévoit, suppriment les héritages collatéraux, interdisent les legs ou les frappent de droits élevés, restreignent en un mot le droit de tester ou le droit d’hériter, de façon à détruire peu à peu toute appropriation particulière; et, si Fourier admet la liberté testamentaire, c’est que, dans
1. Honoré Pérouse, Napoléon Ier, p. 27/1; cité par Taine, op. cit ,, t. IX, p. 210.