‹ La crise sociale de 1848;Chapitre 68 sur 158 · Voyage en Icarie , p · texte numérisé non relu

Voyage en Icarie , p

LA CRISE SOCIALE DE i848

pour lui, en harmonie, c’est-à-dire en perfection, l’antinomie entre la liberté et l’autorité s’évanouit; il n’y a antinomie entre l’individualisme et la société que dans l’état imparfait, ébauché et barbare, qui est celui où nous sommes. » En d’autres termes, « la liberté complète ne se trouve que dans l’ordre partait, et l’ordre parfait est une résultante de la liberté absolue. Idée philosophique très belle, très vraie même, dit M. Faguet, exactement vraie, et qui doit être même d’une vérité pratique au pays des anges1 ».

C’est bien à ce pays que les socialistes prétendent mener, ou plutôt ramener l’humanité : la tâche sera peut-être longue et peut-être difficile, car la société actuelle est bien encrassée de vices ; aussi espèrent-ils plus dans les générations à venir que dans celle d’aujourd’hui. Encore faudra-t-il que ces générations soient ramenées dans le bon chemin, et soustraites aux influences traditionnelles et mauvaises: c’est ainsi que la question de l’éducation prend, dans les systèmes socialistes, une importance de premier ordre ; base du communisme de Cabet, par exemple, elle est exposée également avec beaucoup de force par Saint-Simon ou Pierre Leroux2. Tous, voulant créer à 1 humanité une mentalité uniforme, qui seule permettra une application de leurs idées, aboutissent nécessairement à réclamer le monopole d'Etat en cette matière. C’est une nécessité d’ailleurs pour une minorité qui, pénétrée de l’excellence de ses doctrines, veut s’assurer l’avenir en modelant d’après elles la génération de demain ; aussi ne faut-il pas s’étonner de voir cette double idée de l’importance des questions scolaires et de l’utilité du monopole passer du socialisme au parti républicain et tenir une place prépondérante dans sa politique 3 ; c’est par l’école également qu’essaiera de se défendre, après 1848, le parti conservateur effrayé de la marée montante de la révolution, comme nous le verrons en étudiant à ce point de vue la loi Falloux b

i. Politiques et moralistes du XIXe siècle, t. II, p. 63.

a. Pour ce dernier, cl. la Revue encyclopédique de i83a.

3. Hippolyte Carnot, le principal défenseur de ces idées en 18/18, est d’ailleurs un ancien saint-simonien.

t\. Cette élude n’a pas été écrite.

LE SOCIALISME DE i84o

Une dernière conséquence enlin des idées générales du socialisme, telles que nous venons de les exposer, c’est qu’exception laite d’un très petit groupe de babouvistes, dont les craintes de la bourgeoisie exagéreront l’importance, il réprouve l’emploi de la violence. Ces hommes, qui croient apporter le bonheur à l’humanité, ont trop de confiance dans leurs idées pour vouloir les imposer autrement que par la persuasion; on est frappé, à les lire, de leur douceur, de leur modération, de leur sentiment presque religieux de la fraternité : ce sont des apôtres et non des conquérants.

Leurs doctrines cependant, par la peinture extrêmement noire de la société existante, par leur pessimisme, par leurs cris de révolte en face des misères qu’elles étalaient, renfermaient une partie destructive, et c’était même de beaucoup la plus forte, celle dont l’influence se répandait le plus dans les masses, parce qu’elle s'appuyait sur des laits concrets. En outre, après les longues années d’attente, après les âpres polémiques de presse, après les blessures d amourpropre, après les persécutions parfois, leur langage s’aigrit, le côté négatif de leurs idées prend le dessus et voile le but, l’irritation contre les obstacles, contre l’indifférence hostile de la bourgeoisie surtout, les entraîne à des violences de langage qui elles-mêmes leur apportent des condamnations; le fossé se creuse entre eux et la société qu ils prétendaient sauver; et contre elle, ce seront surtout des paroles de haine qui monteront de leur bouche; quelques énergumènes créeront enfin l’irréparable en poussant des cris de destruction et de pillage, et la rupture sera complète. Quant au peuple, il retiendra surtout les peintures affreuses faites de son avenir, et les cris de colère contre les riches satisfaits et immobiles , il s’irritera de voir ceux-ci s’interposer entre lui et les visions radieuses que les prophètes du bonheur sur la terre lui laissent entrevoir, lui assurent si faciles à atteindre, et le socialisme, ayant fourni des cris de ralliement aux masses populaires, amorphes jusque-là, se révélera comme un agent puissant de dissociation sociale.

De ces systèmes de rénovation sociale, dont nous avons essayé d’esquisser les principes fondamentaux et l’influence générale, quelques-uns émergeaient, plus connus et plus populaires, et devaient avoir une action immédiate dans la crise prochaine \

Certains, parmi ces écrivains dont le nom devenait un symbole, exerçaient surtout, il est vrai, une influence de destruction, et ne proposaient rien de bien concret ou de bien saisissable pour les intelligences ouvrières, en fait de reconstruction sociale. C’est ainsi que Lamennais, par exemple, dans ses Paroles d'un croyant surtout, avait fait tomber sur les riches et les rois une malédiction biblique, en une langue admirable et puissante, dont l’écho avait longtemps retenti et dont l’influence avait été durable. Mais, parmi ces forces de démolition, la plus redoutable était Proudhon.

Ce dialecticien terrible, aussi subtil que sarcastique, avait jonglé, en quelque sorte, avec les théories économistes, avait fait saillir d’une façon saisissante leur pessimisme final, avait désarticulé leurs dogmes, puis ceux de leurs adversaires, avait démontré le néant des uns comme des autres et semblait ne laisser d’autre issue à l’humanité qu’un désespoir infini. A la fin de la Monarchie de Juillet, son œuvre, amas énorme de contradictions, dont il avait fait un système2, n’aboutissait donc qu’à des négations ; d'ailleurs, individualiste à outrance, il eût plutôt réagi contre le mouvement général du socialisme, dont il flagellait les différents systèmes de mots crus, imagés et vrais, si sa trop subtile dialectique ne l’eût rendu presque inaccessible au peuple. Mal vu de la presse, où il n’épargnait personne, assez peu connu encore des masses sous Louis-Philippe, il n’y avait point fait pénétrer l’ensemble de ses idées, mais seulement quelques

i. Nous négligeons de parti pris ceux qui, intéressants pour la marche des idées, n’ont point eu d’influence immédiate : celui de Pecqueur, par exemple, le précurseur du collectivisme, a. Cf. Ses Contradictions économiques .

LE SOCIALISME DE i84o

formules outrées, meurtrières pour la société : « La propriété, c’est le vol! » ou : « Dieu, c’est le mal! » Le scandale de ces cris de guerre fit sa réputation de penseur audacieux et puissant. La force des mots est énorme, surtout auprès du peuple : ceux-ci parvinrent à donner l’impression d’un sociologue profond qui avait détruit les bases mêmes de l’état social, et ne laissait derrière lui que des ruines.

Pierre Leroux, lui, prétendait bien reconstruire, mais se perdait dans une métaphysique brumeuse, peu accessible même aux classes instruites et totalement ignorée des masses : il gardait cependant auprès d’elles la réputation vague d’un penseur solitaire et profond, qui condamnait avec autorité l’individualisme économique, la féodalité financière, la bourgeoisie capitaliste, qui prêchait la solidarité, la science, l’amour, et qui avait découvert un principe nouveau, mystérieux, mais bienfaisant : la triade. Par contre, membre influent de la Société des droits de l’Homme en 1833, il avait exercé une influence directe et personnelle sur les membres les plus notables du parti républicain ou socialiste, entre autres sur Godefroy Cavaignac, Louis Blanc, Lamennais, Barbés, Ledru-Rollin, et aussi George Sand qu’il tourna vers les préoccupations sociales1. Ceux-ci, qui lui devaient certaines de leurs idées, le révéraient et le faisaient révérer comme un des chefs intellectuels de la démocratie réformatrice.

Raspail, savant estimé pour ses recherches et ses découvertes, médecin que son inlassable dévouement avait rendu populaire, républicain exalté, mêlé à toutes les agitations du début du règne de Louis-Philippe, avait conquis une solide influence, qu’il devait à son caractère personnel, au bien qu’il faisait autour de lui, à son auréole de combattant et de martyr. C’était d’ailleurs un militant plus qu’un penseur, en fait de politique sociale, mais il contribuait à répandre dans la masse les idées d’association et d’intervention de l’État.

Par contre, trois systèmes cohérents, offrant chacun une

i. Cf. les conférences de M. Doumic sur G. Sand. — Cf. aussi Tchernoff, Le Parti républicain sous la Monarchie de Juillet, p. 108.

LA CRISE SOCIALE DE i8d8

solution sociale complète, se disputaient la faveur des ouvriers : le communisme de Cabet, le fouriérisme, dont Considérant était devenu le principal représentant, et l’organisation du travail préconisée par Louis Blanc.

Le premier, dans son Voyage en Icarie , qui eut une très grande vogue et connut cinq éditions entre 1840 et 1848, place le bonheur de l'humanité dans la communauté absolue de tous les biens; la propriété individuelle disparaît de façon radicale : tout appartient à l’État, et c’est l’État qui assure à ses administrés la satisfaction de tous leurs besoins sans exception, depuis la nourriture, le logement, le vêtement, absolument pareils d’ailleurs pour tous, jusqu’aux distractions, aux plaisirs, aux fêtes, au théâtre, aux livres ou aux journaux, etc.... C’est l’État, par conséquent, qui distribue le travail et qui, grâce à d’admirables statistiques, règle exactement la production sur les besoins de la consommation. Cabet, dans le roman qui lui sert de cadre, fait une peinture vraiment enchanteresse de ce pays merveilleux, où le labeur est toujours joyeux, la vie toujours agréable et facile, les hommes toujours remplis d’affection et de dévouement les uns à l’égard des autres, d’où les prisons ont disparu avec les crimes et même avec les moindres délits, où enfin la société, fondée sur la bonté originelle de l’humanité, reconquise grâce à une parfaite éducation aidée par une parfaite organisation économique, a atteint l’âge d’or le jour où l’État est devenu le souverain dispensateur de toutes choses. Ce \oyage en Icarie a un côté utopique et. presque enfantin parfois, qui saute immédiatement aux yeux. Il valut cependant à son auteur des disciples nombreux, convaincus et fanatiques, qui n hésitèrent pas à le suivre, à le précéder même dans les déserts américains quand il prétendit aller y réaliser son rêve1. La précision minutieuse de son plan de réorganisation sociale séduisait facilement les âmes simples que n’arrêtaient pas les objections, ou plutôt qui ne les voyaient pas. Grâce à ces qualités de son ouvrage, qui pour d’autres lecteurs eussent été des défauts, grâce aussi à son

i. Le premier convoi partit en janvier i848. Cabet ne le rejoignit qu’après la Révolution.

(no)

LE SOCIALISME DE i84o

« activité fabuleuse1 », il avait réussi, vers la fin de la Monarchie de Juillet, à fonder un peu partout en France, de Saint-Quentin à Toulouse et à Marseille, des associations qui formaient une sorte de vaste parti et faisaient pénétrer son influence dans les milieux les plus divers.

Gabet se déclarait d’ailleurs ennemi absolu de la violence, et prétendait réaliser sa communauté grâce au consentement général, par étapes soigneusement graduées : comme moyen d’action, il répudiait la force et n’admettait que la persuasion. Mais, à l’époque même où il publiait son Voyage en Icarie , un parti communiste existait déjà, d’esprit et de tradition babouviste, dont l’inspirateur avait été Buonarroti, ancien disciple de Babeuf. Ces nouveaux Égaux , dont les principaux se nommaient Dézamy, Pillot, Charavay, Fresnoy, l’abbé Constant, prêchaient ouvertement l’athéisme, la destruction brutale de la société, et l’anarchie; comme moyens d’action, ils acceptaient le coup de main et au besoin l’attentat; enfin, tandis que Cabet, beaucoup pour ménager des sentiments très profonds dans le peuple, arrêtait la communauté au seuil de la famille, dont il faisait, au contraire, dans son livre, une peinture idyllique, ces communistes exaltés en réclamaient la disparition, en même temps que celle de la propriété.

On conçoit le scandale provoqué par ces doctrines, et le tort que causèrent à Cabet ces gens qui prenaient comme lui le nom de communistes. De plus, on pouvait, avec quelque apparence de raison, les accuser de complicité, au moins morale, dans des attentats comme ceux de Darmès et de Ouénisset2; on découvrait des sociétés secrètes, qui préparaient une Terreur ou projetaient d’incendier Paris3; on saisissait des placards excitant à l’incendie et réclamant le partage des terres; dans des émeutes provoquées par la disette, à Tours, à Buzançais, en 1846, on arrêtait des

i. Expression tirée d'un rapport de police (Archives Nationales BB 1 8 ,

Page 1