‹ La crise sociale de 1848;Chapitre 69 sur 158 · Cf. le rapport de Girod de l’Ain sur l’attentat Darmès · texte numérisé non relu

Cf. le rapport de Girod de l’Ain sur l’attentat Darmès

3. A Lyon, la Société de l'Avenir ; à Paris, les Travailleurs égalitaires et V Association matérialiste. Cf. Morange, Les Idées communistes dans les sociétés secrètes et dans la presse sous la Monarchie de Juillet, p. 37 et suiv.

( Ht )

communistes qu’on en déclarait responsables. Conservateurs, républicains et socialistes flétrissaient à l’envi ces excès dans des termes indignés, et Cabet, malgré la modération réelle et le ton évangélique de ses ouvrages, en subissait le contre-coup ; il apparaissait même, par son succès et son influence, le plus connu et le plus redouté de ces communistes dont on ne parlait qu’avec répulsion et terreur; la bourgeoisie, qui n’avait pas lu ses ouvrages et qui ne connaissait les doctrines si diverses réunies sous un même nom que par les procès de sociétés secrètes ou de livres à scandales, se trouva amenée peu à peu à voir en lui le chef d’une bande de brigands, acharnés à détruire la propriété et la famille et ne rêvant que carnage et pillage. Ainsi se préparait l’immense mouvement de haine et de terreur qui devait, au lendemain du 24 février, soulever contre le communisme, et contre celui qui le représentait aux yeux de la foule, toute la partie modérée et pacifique du pays.

Les disciples de Fourier ne devaient jamais se heurter à une telle hostilité; ils se montraient d’ailleurs pacifiques dans leur langage et aussi modestes dans leurs prétentions de début que pleins de foi dans le grand avenir de leurs idées. Depuis la mort de leur chef, en 1837, succédant à l’insuccès de ses expériences phalanstériennes à Condé-sur- Yesgre et Citeaux, ils formaient un groupe actif sous la direction de Considérant. Dans leur journal, la Démocratie pacifique , et dans leurs ouvrages ‘, ils s’efforçaient de répandre les doctrines de leur maître, en les émondant des bizarreries les plus choquantes de l'attraction passionnée, comme des complications inextricables de mots et d’idées qui rendent ses ouvrages si peu abordables.

La phalange d'essai, qu’ils prétendaient créer, se réduisait en somme à une association de production, qui engloberait propriétaires et prolétaires, et distribuerait les bénéfices en trois parts : l’une pour le capital, l’autre pour le travail, et la troisième pour le talent. Chacun, à l’origine, devait accomplir son labeur ordinaire, et l’attraction passionnée,

i. Cf. principalement. Destinée, sociale, de Considérant, 2 -vol., 1887-1838, et Vue synthétique de ta doctrine de Ch. Fourier, par H. Renaud.

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entraînant l’infinie diversité du travail, ainsi que l'harmonie dans la liberté absolue, ne devait entrer en jeu que plus tard, progressivement, à mesure que les membres de la phalange s’y trouveraient préparés par la vie commune. Cette perspective radieuse, comme conséquence de débuts qui paraissaient faciles, était faite pour séduire beaucoup d’esprits, et le fouriérisme, qui récoltait 100000 francs de souscriptions par an1, avait sur la population laborieuse une réelle influence, qui servait puissamment l’idée d’association.

Mais cette influence n’approchait pas de celle de Louis Blanc. Celui-ci était certainement le plus populaire des réformateurs d’alors, et son succès lui venait d’avoir écrit, au lieu de gros volumes indigestes, un petit livre, rédigé dans une langue claire, imagée, vibrante, un peu oratoire, qui ne contenait aucun principe philosophique ou nuageux, mais seulement des faits et des exemples, et qui préconisait une solution très facile à comprendre par fout le monde, et, en apparence, très facile à réaliser. Cette solution tient en une douzaine de pages d’un volume de très petit format, qui n’en contient pas cent; le reste comprenant la critique du régime de la concurrence, critique très âpre et de beaucoup d’action par son accent véhément et ému, comme par l’enchaînement logique des conclusions.

Louis Blanc demande simplement, au début, que l’État commandite, au moyen d’un emprunt, des associations ouvrières, industrielles ou agricoles, dont il déterminera les statuts par une loi. Les bases en seront l’égalité des salaires, et, au bout d’un an, l’élection des chefs. Des bénéfices, on fera trois parts : l’une sera partagée également entre les membres de l’association; la seconde constituera un fonds de secours; la troisième sera consacrée à l’augmentation du capital, de façon à pouvoir accroître indéfiniment le nombre des membres. Ces ateliers sociaux , pris isolément, se présentent donc comme une simple variété de coopératives de production; ils ne sont nullement communistes : « Chaque membre... aura droit de disposer de son salaire à sa con-

x, Levasseur, op. cit., t. II, p. 37, en note.

Quentin-Bauchart. — Crise sociale de 1848.

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venance1 »; ils ne portent aucune atteinte à la propriété : « Les capitalistes seraient appelés clans l’association et toucheraient l’intérêt du capital par eux versé, mais ils ne participeraient aux bénéfices qu’en qualité de travailleurs ».

Il n’y aura donc qu’à laisser fonctionner, dans le milieu économique actuel lui-même, les associations ouvrières ainsi constituées. « Dans toute industrie capitale,... il y aurait un atelier social faisant concurrence à l’industrie privée. La lutte serait-elle bien longue? Non. affirme Louis Blanc, parce que l’atelier social aurait sur tout atelier individuel l’avantage qui résulte des économies de la vie en commun, et d’un mode d’organisation où tous les travailleurs, sans exception, sont intéressés à produire vite et bien. » La concurrence est donc ainsi vaincue, sans grave perturbation sociale, par la concurrence elle-même, et les nouvelles associations ouvrières arrivent à absorber toute la production dans chaque branche de l’industrie et de l’agriculture. Il n’y aura plus alors qu’à empêcher les différents ateliers sociaux, créés dans des régions différentes, de se faire concurrence entre eux, et pour cela « il y aurait lieu d établir entre tous les ateliers appartenant au même genre d’industrie le système d’association établi dans chaque atelier particulier.... Il y aurait donc, dans chaque sphère de travail... un atelier central duquel relèveraient tous les autres, en qualité d’ateliers supplémentaires. » L’État n’aurait plus qu’une mission de contrôle : « surveiller le maintien des rapports de tous les centres de production du même geme et empêcher la violation des principes du réglement ; il n y a pas aujourd hui de service public qui ne présente cent fois plus de complications ». Et il ne lui sera pas plus difficile d’assurer la solidarité des différentes industries entre elles2.

"• « Mais» ajoute Louis Blanc, l’évidente économie et l’incontestable excellence de la vie en commun ne tarderaient pas à faire naître de l’association des travaux la volontaire association des besoins et des plaisirs .. (Organisation du travail, 5e édition, 1848, p. io4. Toutes les citations y sont empruntées.) J

2. L Organisation du travail laissait un peu dans le vague ce rôle de coordination des efforts économiques confié à l’Etat. Louis Blanc a été amene plus tard à le préciser, et voici les mesures qu’il a préconisées :

Pour créer d abord la solidarité entre ateliers sociaux appartenant à une

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« Je n’insisterai pas sur la simplicité de ce mécanisme, déclare Louis Blanc : elle est évidente. » C’est cette simplicité excessive qui séduisait les ouvriers et les enthousiasmait; il ne s’agissait plus ici de conception difficile à comprendre ou de beau rêve icarien, si lointain, malgré sa séduction : le salut était là, tout près, à portée de la main, sans bouleversement, sans crise, presque sans effort. De quoi s’agissait-il, en somme? D’un emprunt. A essayer, on risquait si peu de chose, et l’on pouvait tant gagner! Aussi la popularité de ce jeune réformateur, qui venait de trouver au grand problème social une si heureuse et si facile solution, croissait-elle de jour en jour à la fin du règne de Louis-Philippe. Et le titre de son livre, Organisation du travail , formule heureuse du but à atteindre, va devenir le mot d’ordre général des masses ouvrières, au lendemain de Février.

même branche industrielle, afin que la concurrence ne renaisse pas entre eux, il faut :

i° Fixer un prix uniforme pour tous les objets de même nature, prix évalué de manière à permettre un bénéfice licite et déterminé.

20 Fixer un salaire uniforme pour les ouvriers d’une même région, en tenant compte des conditions de la vie dans cette région.

C’est donc un grand pas vers le socialisme d’ ,tat, qui règne absolument quand on franchit la troisième étape, celle de la solidarité entre les diverses industries. Pour la réaliser, en effet, il veut :

i° Faire le total des bénéfices de chaque industrie et les partager également entre tous les travailleurs.

2° Créer, grâce à un fonds de réserve constitué dans chaque atelier, un fonds commun servant à amortir et même à supprimer les crises économiques.

Cf. en particulier Louis Blanc, Histoire de la Révolution de 18U8, 2 vol. in-16, 1870, t. I, p. 1 G i et suiv.

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