‹ La crise sociale de 1848;Chapitre 70 sur 158 · CRISE DE · texte numérisé non relu

CRISE DE

Le socialisme, mouvement d’idées puissant, ne constituait pas un parti, sous la Monarchie de Juillet; nous avons même constaté que le côté purement politique restait assez indifférent à la plupart des réformateurs sociaux, dont cependant les sympathies allaient, très naturellement, aux éléments avancés de l’opposition. Ceux-ci, d’autre part, se trouvèrent également amenés à se servir de cette force grandissante, et à donner, dans leurs programmes, une place de plus en plus importante aux questions sociales : les républicains, qui cherchaient contre la bourgeoisie orléaniste un appui dans le prolétariat, ne pouvaient se désintéresser de son sort matériel et, même au point de vue parlementaire et électoral, trouvaient un grand intérêt à étayer de revendications sociales leurs revendications politiques.

Ces préoccupations, qui s’étaient déjà fait jour dans les

DIFFUSION DES IDÉES SOCIALISTES

publications républicaines au lendemain de 1830, reparurent surtout dans les principaux organes du parti, aux environs de 1840, dans le Courrier français, par exemple, qui intitulait une série d'articles : De l'organisation du travail ; dans le National, encore, où Marrast écrivait en 1844 1 : « Si l’organisation politique vers laquelle nous aspirons n’avait pas pour effet d’améliorer la condition des classes pauvres, nous cesserions de nous occuper de politique ». A vrai dire, cependant, ce dernier, tout en réclamant vivement l’amélioration du sort des travailleurs, demeurait en réalité fort attaché aux principes des économistes orthodoxes, se montrait assez peu sympathique aux idées proprement socialistes2, et traitait tout crûment le communisme de « cynique rêverie », de «délire de l’infortune », ou de « théorie absurde et sauvage ».

Au contraire, dans le Journal du Peuple d’abord, puis surtout dans la Réforme, qui représente à la fin de la Monarchie l’élément républicain avancé, en opposition et même en lutte avec la fraction modérée du National, les réformes sociales passent au premier plan ; Flocon y popularise l'idée et le mot de droit au travail ; Pecqueur et Louis Blanc y collaborent et répandent la formule de Y organisation du travail. D’ailleurs, les nombreux articles qui abordent ces problèmes ne forment point un tout homogène et ne préconisent pas une doctrine particulière ; ils se bornent à un ensemble de revendications assez vagues en faveur de l’égalité vraie, de l’abolition des privilèges sociaux, du bonheur de l’humanité, que réalisera facilement, à les en croire, un système d’association qui n’est guère précisé, mais où l’on sent l’influence de Louis Blanc 3.

i. ia décembre.

a. Thoré le lui reproche vivement dans La vérité sur le parti démocratique (i8/io), p. i4.

3. Le programme-manifeste de la Réforme, en i845, parait bien résumer les idées de la fraction avancée du parti républicain en matière sociale : — « Tous les hommes sont frères. Là où l’égalité n'existe pas, la liberté n’est qu’un mensonge. La société ne saurait vivre que par l’inégalité et la diversité des fonctions; mais des aptitudes supérieures 11e doivent pas conférer de plus grands droits; elles imposent de plus grands devoirs; c’est le principe de l’égalité; l’association en est la forme nécessaire. Le but final de l’association est d’arriver à la satisfaction des besoins intellectuels,

Il existe donc en quelque sorte deux tendances dans le parti républicain; la fraction la plus avancée subit fianchement des influences socialistes; la plus modérée s en méfie et ne dépasse pas, dans cet ordre d idées, la conception d’associations purement volontaires au milieu du régime économique laissé intact1. Mais toutes deux comprennent l’intérêt que peut trouver une opposition antidynastique à se faire le porte-parole des ouvriers; et ce sont même les moins socialisants de ses membres qui esquissent les premiers cette tactique; c’est François Arago, le savant illustre, qui fait la première manifestation à la Chambre, en peignant la misère « de la population manufacturière », et qui s écrie :

« Messieurs, il y a là un mal réel, un mal qui ne m a pas apparu à moi seul, un mal cruel auquel il est nécessaire de porter remède. Je vais soulever des murmures, si je dis qu’en présence de ces résultats, il y a nécessité d organiser le travail 2 ».

C’est le même désir d’une popularité ouvrière qui inspire la violente profession de foi de Ledru-Rollin, se présentant dans la Sarthe, en 1841, au siège de Garnier-Pagès l’aîné, et sa déclaration retentissante que « la régénération politique ne peut être qu’un acheminement et un moyen d arriver à de justes améliorations sociales 3 ».

Il y avait là une propagande dangereuse pour la bourgeoisie orléaniste au pouvoir, et d’autant plus dangereuse que, loin de réagir contre elle, elle l’accueillait, elle s’en imprégnait elle-même, elle la répandait et la rendait populaire. Il ne s’agit plus ici d’ailleurs de l’intérêt louable que les milieux cultivés et les sphères politiques ont commencé

moraux et matériels de tous par l’emploi de leurs aptitudes diverses et le concours de leurs efforts ». Cf. aussi l’exposé des idées sociales de la « Jeune Démocratie » dans Thoré, La vérité sur le parti démocratique, p. 36.

1. Elles se révèlent de façon particulièrement nette dans les réunions tenues chez Marie, probablement en 1847, et racontées par Garnier-Pagès, Histoire de la Révolution de 18U8 , 11 vol. in-8, 1861-1872, t. IV, p. 88 et suiv. Les trois premiers volumes sont consacrés à l’Europe.

2. Séance du 16 mai i84o. Une nombreuse députation ouvrière vint lui apporter une adresse à l'Observatoire.

3. Cette profession de foi, qui eut un grand retentissement, lui valut des poursuites judiciaires.

(Il8)

DIFFUSION DES IDEES SOCIALISTES

à porter vers 1840 aux questions sociales, ni du mouvement d’opinion qui, sous l’influence des Villermé ou des Buret, a provoqué les débuts de la législation sociale et la loi de mars 1841; ce qui, à la fin du règne de Louis-Philippe, pénètre, non pas d’ailleurs les milieux scientifiques ou gouvernementaux, mais la société, le monde des salons, de la conversation, des femmes, du grand public, ce sont bien des idées d’essence socialiste, nettement destructives, dans leur fond, de l’ordre social établi.

Les doctrines nouvelles trouvaient là un moyen de diffusion inespéré; c’est en effet de cette classe riche et instruite que le peuple reçoit en réalité sa direction intellectuelle, et c’est par son intermédiaire que les courants nouveaux de l’esprit parviennent jusqu’à lui : tout comme la noblesse du xviii0 siècle, la bourgeoisie du xixe couva, fit germer et sema ensuite à foison les germes qui devaient lui être le plus funestes; c’est elle qui fit le succès d’un Proudhon, par exemple, inaccessible directement à la masse populaire; c’est elle qui, par plaisir d'imagination et par une sorte de snobisme, mit à la mode les conceptions les plus radicales et d’ailleurs les moins réalisables ; c’est elle enfin qui ruina son prestige et se rendit méprisable aux yeux de 1 ouvrier, par la faveur qu elle accorda et la réclame qu elle fit à toute une littérature qui la dégradait aux yeux de celui-ci.

« Dans les trente dernières années qui suivirent [l’Empire], a constaté M. Paul Leroy-Beaulieu1, l’état de l’industrie et les traditions encore subsistantes parmi les populations ne permettaient pas... que le socialisme pût se constituer à l’état de puissance formidable. Ce lurent alors les classes moyennes et bourgeoises qui se chargèrent de la propagation des idées subversives, et qui eurent le privilège d émettre ces systèmes de palingénésie morale, créations ephemères d’une imagination généreuse, mais maladive. La littérature, la science, l’éloquence même de ce temps sont saturées de tendances socialistes, qui parlois s accusent de propos délibéré, parfois existent à l’état inconscient. » Cela fut surtout

i. La Question ouvrière au XIXe siècle, p. 19.

LA CRISE SOCIALE DE i848

vrai de la seconde moitié du règne de Louis-Philippe. Comme le remarque Du Cellier1, « la bourgeoisie, qui venait d’interdire par les lois de septembre toute discussion sur les formes politiques, accueillait avec empressement les plans de réorganisation sociale. Plus le calme était grand dans la rue, plus l’avenir des institutions nouvelles semblait assuré, et plus la critique de la société devenait à la mode 2. » Il est vrai que la classe dirigeante ne sacrifiait pas tout entière à cet engouement; dans les milieux politiques, notamment, il se trouvait beaucoup de conservateurs clairvoyants pour penser, comme Molé, qu’il faut faire aux classes pauvres « tout le bien possible, mais en parlant beaucoup moins d’elles 3 », qu’il y a danger réel à trop entretenir le peuple de ses misères et de ses droits, à lui inculquer trop de préoccupations matérielles, à lui présenter sa condition comme anormale et susceptible d’être transformée. Il y avait toute une école d’économistes très actifs, très distingués aussi, qui s’efforçaient de réagir contre les tendances nouvelles et de défendre la liberté du travail et de la concurrence; ils se groupaient surtout autour du Journal des Économistes , fondé en 1841, en grande partie pour soutenir cette lutte, et dont Adolphe Blanqui fut le premier rédacteur en chef. L’ennemi, pour eux, était d’ailleurs surtout le protectionnisme, et ils voyaient volontiers dans le libre-échange le remède souverain aux maux dont pouvait souffrir la classe ouvrière4.

Page 1