Op. cil., p. 3q
2. <■ Du sein même de la classe bourgeoise, que la liberté du travail avait faite riche et puissante, il s’élevait alors, par mode, plus de voix pour blâmer l’organisation sociale que pour la défendre; alors le mot de socialisme ne lui faisait pas peur. » (Levasseur, op. cit., t. II, p. 54.) Ajoutons les appuis pécuniaires que trouvaient chez elle les organes les plus avancés : l'Organisation du Travail, fondée par le négociant Clavel; le Représentant du Peuple, de Proudhon, commandité par Charles Fauvety. Cf. Lebey, Louis-Napoléon et la Révolution de i8U8, t. I, p. ayô.
3. Lettre à de Barante du 28 août 1847 ( Souvenirs du baron de Bavante, t. VII, p. 225). « On flatte les classes pauvres à la tribune, dans les livres, les romans, les journaux. On parle d’elles comme d’opprimées, et on leur suppose des droits, ou leur donne des espérances avec lesquelles il faudrait un miracle pour qu'elles ne cherchent pas h obtenir par la force ou la violence tout ce qu’on leur promet et à se venger de tout ce qu’on leur a fait souffrir. »
4. « La filature et le tissage du lin, écrivait Blanqui, la fabrication du fer, et jusqu’à l’extraction de la houille, sont protégés par des taxes qui
DIFFUSION DES IDÉES SOCIALISTES
Au point de vue social, ils considéraient que, « si l'indigence exerce encore des ravages douloureux, c’est presque toujours la faute de l’ouvrier. La cause du mal n’est pas dans l’organisation industrielle ni dans le taux des salaires ; elle dérive des mauvaises habitudes, de l’imprévoyance et du désordre ». Ce n’est pas à dire que « le nouveau régime soit parfait : il a des inconvénients comme toutes les choses humaines; cependant presque tout le bien opéré vient de lui, et presque tout le mal tient à des causes qui lui sont étrangères 1 ».
Tel était le fond de leur pensée ; et, tandis que la plupart, comme Michel Chevalier et Wolowski, apportaient cependant quelques tempéraments à leur individualisme, certains, comme Ch. Dunoyer, poussaient leur amour militant de la liberté du travail jusqu’à des exagérations qui devenaient plus nuisibles qu’utiles à leur cause 2.
Ce ne sont point d’ailleurs leurs ouvrages qui formaient les idées, tant de la classe lettrée que du peuple ; ils ne dépassaient pas un cercle restreint de lecteurs, tandis que la vogue de certains romans à tendance sociale était immense.
Il existe, sous la Monarchie de Juillet, tout un cycle de littérature d’esprit à la fois démocratique, humanitaire et révolté qui attire la pitié sur les misérables et les coupables, qui oppose l’ouvrier vertueux et pauvre au riche vicieux et criminel, qui mêle des rêves idylliques de bonheur pur à la critique ardente de la société ou à la peinture de bas-fonds crapuleux, et qui, tout imprégné souvent de socialisme,
pèsent sur le peuple français; et, dans chacune de ces industries la condition des ouvriers est en raison inverse du degre de protection accoi de à l’industrie elle-même. » {Des classes ouvrières en France pendant l année
18*8’/F Audiganne, De l’agitation industrielle et de l’organisation du travail, dans la Revue des Deux-Mondes du i"mars i84b.
3. Dunoyer condamnait la loi du 23 mars 18&1 sur le travail des enfants. Il écrivait à ce propos, dans son ouvrage sur La liberU d“J™vai .
qu’il faut souhaiter, ce n’est pas que le législateur mte 1 vienn
arbitrairement et se mette à régler les heures de travaïl, dont il ne 1
appartient pas de déterminer la durée et le prix, c est que la classe ouviie sache en limitant le nombre des naissances, prévenir le trop grand accroissement de celui des ouvriers et l’avilissement du deJ,a
d’œuvre ». Des théories de ce genre expliquent pourquoi Proudhon flétris sait sans relâche les économistes du terme de malthusiens.
LA CRISE SOCIALE DE i848
voire môme de communisme, en répandait les idées fondamentales en même temps que le dégoût de l’ordre social et le mépris haineux des classes privilégiées.
Les ouvrages les plus lus de cette époque révèlent tous plus ou moins cette tendance, depuis Claude Gueux, le Dernier jour d'un condamné, voire Ruy-Blas et le Roi s'amuse, de Victor Hugo; depuis la Maréchale d' Ancre ou Chatterton, de Vigny; depuis le Diogène d’Hégésippe Moreau; depuis Béranger et ses chansons, le Vieux vagabond, Jeanne la Rousse, les Contrebandiers , Jacques , jusqu’aux Mémoires du Diable où Frédéric Soulié traîne dans la boue le clergé, l’aristocratie et la bourgeoisie, jusqu’aux drames de Félix Pyat, le Brigand et le Philosophe, Ango, les Deux Serruriers, le Chiffonnier de Paris, d’Étienne Arago, les Aristocrates , d’Antony Thouret, Toussaint ou la Fille du prolétaire, jusqu’aux fameux Mystères de Paris et au Juif errant d’Eugène Sue, en passant par les romans de George Sand : le Compagnon du Tour de France , Horace, Consuelo, le Meunier d'Angibault, le Péché de M. Antoine.
M. Doumic1, à propos de cette dernière, parle de son « socialisme naïf... qui consiste à faire épouser les ferblantiers par des marquises et les duchesses par des zingueurs, histoire de réaliser le mariage des classes ». Mais, observet-il, la littérature « est un puissant moyen de diffusion pour les doctrines qu’elle revêt des couleurs de l’imagination et auxquelles elle intéresse la sensibilité. George Sand a propagé le rêve humanitaire parmi une catégorie de lecteurs qui peut-être, sans elle, eût résisté aux séductions de l’utopie, comme Lamartine par ses Girondins a réconcilié les classes bourgeoises avec l’idée de révolution ». Mais le succès le plus éclatant et, socialement, le plus dangereux, en cet ordre d idées, appartient à Eugène Süe, dont le Constitutionnel, organe de Thiers, et le très conservateur Journal des Débats se disputèicnt les romans feuilletons; ces ouvrages, bien anodins aujourd’hui et passablement indigestes, eurent le privilège de passionner, en quelque sorte, la France entière,
i. Dans ses conférences de 190g.
DIFFUSION DES IDÉES SOCIALISTES
et firent 1 effet d un brûlot lancé contre la société, aux applaudissements enthousiastes de ceux mêmes qu'il menaçait : « Lorsque le 28 juin, écrit Menchede Loisne1, la société eut à se défendre contre une formidable insurrection, que disaient les malheureux qui l’attaquaient avec un courage surhumain? Ils disaient et pensaient ce qu’avait dit et pensé Eugène Süe. Ils mettaient en action ses romans. »
A ces livres, qui sapaient en quelque sorte indirectement la société bourgeoise, il faut ajouter les écrits qui excitaient directement le prolétaire à la haine du riche, comme cette chanson qui courait les rues après 1830 sous le titre de : Requête d'un ouvrier à un juste milieu ,
J’ai faim !
— C’est bien, mang’ ton poing 1 Gard' l’aut’ pour demain C’est mon r’frain..
ou les deux vers meurtriers dont s’imprégnait la classe ouvrière :
Sème ton champ, prolétaire :
C’est l’oisif qui récoltera.
Cette sorte de littérature, où d’ailleurs des talents vigoureux s’essayaient ou se révélaient, et qui avait fleuri après 1830 avec Barbier2, Hégésippe Moreau3, Genty 4, reparaissait et prenait beaucoup de diffusion dans les dernières années du règne. Aux almanachs, où alternaient les chansons, les apologues et les prédications socialistes, Almanach de la France démocratique, A tmanach phalanstérien, Almanach Icarien , etc., et qui trouvaient beaucoup de lecteurs, s’ajou-
i. Cité par J.-M. Gros : Le Mouvement littéraire socialiste depuis 1830, p. 106. — Cf. aussi Jules Guex, Le théâtre et la Société française de 1815 à 18U8 ; Georges Weill, Histoire du parti républicain ■ en France de 1 8 1 h à 1870, p. 226 et suiv. ; Jean Skerlitch, L'opinion publique en France d'après la poésie politique et sociale de 1830 à 18h8‘, Vinçard aîné, Mémoires épisodiques d'un vieux chansonnier saint-simonien, p. s38 et suiv.; Ihureau-
Dangin, Histoire de la Monarchie de Juillet, t. VI, p. 72 et suiv.
3. Lazare, la Lyre d’ Airain, les Mineurs de Newcastle, l'Épilogue.