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ses relations et sa réussite mettent au-dessus des lois ».
Cette hostilité croissante des populations industrielles aigries à l’égard de la bourgeoisie et du patronat s’aggrava entre 1845 et 1848 du fait de la crise économique qui s’abattit sur le pays, et qui vint rendre plus aiguë et plus insoluble la question des sans travail , posée déjà dans une vingtaine de départements, surtout cotonniers, parla substitution progressive des machines à la main-d’œuvre humaine.
La Monarchie de Juillet paya eu quelque sorte, dans ses deux dernières années, son développement industriel et financier colossal, qui avait atteint son apogée en 1845, avec la grande opération des chemins de fer. Les années précédentes avaient connu une surabondance de capitaux, une hausse des valeurs et une expansion toujours croissante du crédit; les chemins de fer avaient exagéré l’appel au crédit et commencé d’épuiser les réserves de capitaux, tout en détraquant le marché par la spéculation effrénée dont leurs titres avaient été l’objet. En même temps, l'industrie, très encouragée d’ailleurs par le pouvoir, avait connu un prodigieux développement et servi de base à de très grosses fortunes; mais il semble bien que le commerce d’exportation n’ait, pas marché d’un pas aussi rapide, malgré quelques efforts, assez timides, assez décousus, paralysés d’ailleurs par la crainte d’indisposer l’Angleterre, que le gouvernement avait faits pour lui ouvrir des marchés exotiques, en Perse ou en Chine, par exemple, en Australie, en Nouvelle-Zélande, sur la côte Ouest de Madagascar ou par l’occupation de Tahiti et des Marquises. Il existait donc une certaine disproportion entre les besoins d’expansion d’une industrie très active et les débouchés que le commerce national pouvait lui offrir.
Aussi vit-on la production française subir de façon très sérieuse, en 1846 et 1847, le contre-coup de la crise industrielle et commerciale anglaise. L’industrie des soieries subissait un ralentissement provoqué tant par le resserrement des débouchés extérieurs que par une diminution de la consommation intérieure ; celle des lainages souffrit aussi, de la surproduction, disaient les uns, des droits d’entrée sur les laines, affirmaient les autres; les filatures de lin du Nord,
LA CRISE SOCIALE I)E i848
pressées par la concurrence étrangère, traversaient également un moment critique. Une période de dépression succédait à la grande expansion industrielle, et ce fléchissement se trouvait aggravé par les difficultés financières et agricoles, qu'il contribuait lui-même, en même temps, à rendre plus aiguës.
Les années 1846 et 1847 furent dominées en effet par une grave crise financière, qui avait commencé à la fin de 1845 par une réaction inévitable contre les excès récents de la spéculation. A cette crise, qui fut une crise de numéraire, les économistes ont reconnu deux causes : l'une est l’insuffisance des récoltes de 1845 et 1846, qui ne purent répondre à la consommation nationale, et qu’aggravèrent les débuts de la maladie des pommes de terre, ainsi que des inondations dans le bassin de la Loire, en octobre 1846. En obligeant à de forts achats à l’étranger, elles provoquèrent une importante sortie de numéraire, que ne pouvait compenser une exportation de produits manufacturés devenue languissante. L’autre cause réside dans « l’absorption démesurée du capital circulant du pays » par les travaux publics et les emprunts d’État. Les vastes entreprises de chemins de fer exigeaient pendant plusieurs années des versements réguliers et considérables; elles avaient, entre 1840 et 1847, absorbé 419 millions et en réclamaient encore près de 900. Dans le même laps de temps, le ministère des Travaux publics avait employé un milliard, et le ministère de la Guerre 260 millions, dont 140 pour les fortifications de Paris; les chemins vicinaux avaient coûté environ 210 millions : soit, en sept ans, si l’on y comprend les chemins de fer, 1 789 millions demandés à l’épargne, dont environ 600 en moins de deux ans b Le marché français avait ainsi considérablement
u Ces chiffres sont extraits d’un article de Clapier dans la Revue Britannique d’avril 1847. Sur l’ensemble de la crise, cf. également Laveleye, Le marché monétaire et ses crises depuis cinquante ans, p. 34 et suiv. ; A. Audiganne, L'industrie Française depuis la Révolution de Février , p. 1 - 1 6 ; Rittiez, Histoire du règne de Philippe Ier, t. III, p. 3a4-335; Garnier-Pagès, Histoire de la Révolution de I8h8, t. IV, p. 2i-a4; Karl Marx, La lutte des classes en France (18b8-18ô0), p. 8 et suiv.; Mes Mémoires, par le comte d’Alton-Schée, t. II, p. 3o4, 324 (sur la spéculation des chemins de fer); A. Ghérest, La vie et les œuvres de A. -T. Marie, p. 170-174.
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perdu de son élasticité; quand parurent la disette et la dépression industrielle, il ne possédait plus, pour y faire face, l’abondance des capitaux des années précédentes, et les capitaux anglais, retenus par la crise industrielle et la maladie des pommes de terre, ne pouvaient lui venir en aide.
Dans ces conditions, la Banque de France vif rapidement diminuer son encaisse, qui, du 1er janvier 1846 au 1er janvier 1847, tomba de 225 millions à 80, et le 15 janvier n’était plus que de 59 millions ; elle dut, après avoir tenté de négocier un emprunt de 25 millions en lingots à Londres, élever le taux de l’escompte de 4 à 5 p. 100. En même temps, le crédit se resserrait dans le pays, au moment même où l’industrie se voyait privée de débouchés; un vent de panique passait sur les capitalistes, et une baisse générale des valeurs entraînait jusqu’à la rente.
La classe ouvrière subissait très durement la conséquence de cet état de choses; le manque de travail, résultat du resserrement de la production manufacturière, des nombreuses faillites, dont le nombre avait monté, de 2 500 en 1842, à 4 762 en 1847, l’éprouvait très durement; le chiffre des condamnations pour mendicité, de 3 500 en moyenne, était monté, en 1847, à 10646; celui des vols simples avait augmenté dans la proportion de 25 000 à 41 000. La disette, en outre, accroissait coûteusement le prix des vivres, du pain en particulier; elle provoquait des émeutes, des pillages, des meurtres même, à la fin de 1847 : à Buzançais, à Belabré, dans l’Indre; dans la Meurthe, la Mayenne, la Sarthe, l’Indre-et-Loire, l’Ille-et-Vilaine; à Rennes, à Nancy, à Paris, dans le faubourg Saint-Antoine, des rassemblements tumultueux se formaient, réclamant du travail et du pain, obligeant les boulangers à baisser les prix et à délivrer des rations immédiatement; comme cinquante ans auparavant, on revoyait des approvisionnements interceptés sur les routes, que des colonnes mobiles, en certains endroits, devaient parcourir pour protéger les convois de blé.
Le Gouvernement de Juillet traversait donc une crise d’une
Quentin-Bauchart. — Crise sociale de 1848.
réelle gravité, et la faim faisait fermenter les esprits. Et, pour comble de malheur, des scandales répétés comme à plaisir éclaboussaient le monde politique, la bourgeoisie, l’aristocratie, le clergé. Le procès Teste-Cubières, l’affaire Praslin, l’affaire Léotade, l’affaire Petit, les accusations d’Émile de Girardin, les abus, les gaspillages, les concussions même signalées par l’opposition, comme les crimes des particuliers, quand ces particuliers étaient pairs de France, venaient pêle-mêle se mêler dans les esprits populaires et y répandre la conviction que toutes les classes dirigeantes, dans leur ensemble, étaient véritablement pourries. Les femmes en grande toilette et les hommes tout chamarrés qui traversaient en juillet 1847 le faubourg Saint-Antoine pour se rendre à une fête donnée à Vincennes, se voyaient siffles et hués par la foule aux cris de : « A bas les voleurs! » Et la parole de Lamartine à Mâcon retentissait longuement dans les masses qui y trouvaient une formule à leurs intimes sentiments :
— « Elle tombera, cette royauté, soyez-en sûrs; elle tombera, non dans son sang, comme celle de 89, mais dans son piège! Et, après avoir eu les révolutions de la liberté et les contre-révolutions de la gloire, vous aurez la révolution de la conscience publique et la révolution du mépris! »
Un grand malaise, malaise matériel et malaise moral, pesait donc sur la société française pendant l’année 1847 et le début de 1848. Tous le ressentaient plus ou moins, et les plus clairvoyants s’en inquiétaient, en devinant la naissance d’une grave question sociale là où les plus superficiels ne voyaient qu’un trouble passager et sans lendemain.
— « Les classes inférieures sont devenues peu patientes, remarquait le baron de Barante 1 à cette époque. Un ferment de communisme se mêle à leurs appréhensions ou à leurs mécontentements. Ce n’est pas de l’opinion politique; il n’y a là aucune menace de révolution, tout au plus d’émeute, mais une sorte de maladie sociale qui rend le gouvernement difficile et va peu à peu endurcir le cœur de tous ceux qui
i. Lettre du 2 février 18^7, à Ernest ijde^Barante^ (Souvenirs du baron de Barante , t. VII, p. 200).