‹ La crise sociale de 1848;Chapitre 80 sur 158 · MI · texte numérisé non relu

MI

Le 25 février, l’Hôtel de Ville présente donc à peu près le même aspect que la veille. La foule est aussi compacte, elle enveloppe aussi étroitement les membres du gouvernement b La place regorge toujours de monde; par mpments, lorsque débouche une de ces colonnes qui se sont formées dans les quartiers populeux et qui, sous l’empire d’une idée tout à coup répandue, essaient de se frayer un passage jusqu’aux représentants du pouvoir, d’énormes poussées se produisent, et ce sont alors de véritables vagues de tempête qui battent les issues de 1 Hôtel de Ville, y pénètrent avec violence, s’y brisent dans les escaliers et les galeries, et parfois refluent en renversant tous les obstacles jusqu’au Gouvernement provisoire.

Contre ces envahissements qui succèdent à des périodes d’accalmie, aucune résistance n’est possible. Le matin du 25, Lagrange, prenant au sérieux ses nouvelles fonctions de gouverneur et de défenseur du pouvoir, a essayé de fermer les grilles et de faire interdire l'accès par des sentinelles. 11 n'a réussi qu’à déchaîner la fureur de la première masse populaire qui s’est heurtée à l’obstacle, il a essuyé une décharge en voulant la haranguer, il a dû ouvrir, et depuis, la foule est complètement maîtresse de l'Hôtel de Ville.

Contre elle, nous l’avons vu, le gouvernement restait sans aucune défense. En vain, Marrast et Marie avaient-ils écrit à quelques maires dont ils étaient sûrs de leur envoyer du secours, de réunir les gardes nationaux et de les porter vers la place de Grève; les uus ne répondaient pas, les autres, comme Pagnerre, affirmaient « l’impossibilité absolue d’envoyer un seul homme ». Les gardes nationaux, débordés et effrayés d’une révolution qu’ils avaient provoquée, se terraient chez eux ou refusaient de quitter leurs quartiers, menacés, croyaient-ils, de pillage ou d’incendie.

C’est le 26 seulement que quelques éléments d’ordre purent être rassemblés autour de l’Hôtel de Ville et que le gouvernement put commencer à jouir d’une sécurité encore très relative; mais, pendant toute la journée du 25, il n’eut

i. Cf. le récit de Gorbon, dans Louis Blanc, op. cit., t. I, p. 123.

LE GOUVERNEMENT PROVISOIRE

en tout et pour tout à son service, selon le mot de Philibert Audebrand \ que « la parole, l’imprimerie et une centaine d’élèves de Saint- Cyr et de l’École Polytechnique ».

Cette journée du 25 fut pour lui la journée véritablement critique. La veille, il représentait la victoire aux yeux de la foule inorganique et grisée qui l’entourait : il lui avait jeté en pâture le mot de République, et cela avait suffi. Maintenant qu’une nuit avait passé, d’autres idées allaient surgir, d’autres mots d’ordre allaient circuler; toujours aussi absolument désarmé, il allait avoir à subir des assauts organisés. Le péril avait grandi, et, d’autre part, l’heure était décisive : quelles exigences allait imposer la foule à ce gouvernement tombé à sa merci? de quelles concessions ce gouvernement en péril allait-il charger le présent et grever l’avenir?

Nous croyons avoir suffisamment établi que la révolution de Février 1848 ne fut ni la révolte d’une population poussée par la faim, ni l’œuvre d’un parti, appuyé sur les masses laborieuses et visant à appliquer un programme défini de réformes sociales. Essentiellement parlementaire dans son origine, rendue possible par l’attitude d’une partie de la bourgeoisie parisienne représentée par la garde nationale, elle n’en aboutit pas moins cependant au triomphe de la population ouvrière, et c’est des idées, des sentiments de celle-ci que va dépendre le sort du Gouvernement provisoire, et par suite celui du pays.

Depuis trois jours, elle avait combattu pour obtenir la République. Or, la République était acquise le 24 février dans la nuit : le gouvernement, malgré d’assez vives résistances de la part de certains de ses membres, qui craignaient d’outrepasser leurs pouvoirs, l'avait proclamée en lait, quoique avec certaines réticences dans la forme1 2. Cette con-

Page 1