‹ La crise sociale de 1848;Chapitre 81 sur 158 · Souvenirs , p · texte numérisé non relu

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2. » Le Gouvernement provisoire veut la République, sauf ratification par le peuple, qui sera immédiatement consulté », portait la première

LA CRISE SOCIALE DE i848

quête déchaîna un grand enthousiasme, mais le peuple, resté en armes et vivant dans les agitations de la rue, ne pouvait indéfiniment se griser d’un mot. D’autres idées, d’autres préoccupations devaient nécessairement venir servir d aliments à son activité révolutionnaire, qui survivait à la chute de la royauté; des agitateurs intéressés, que ce fussent des hommes d’action ambitieux de se tailler un rôle et jaloux déjà de voir d’autres qu’eux-mêmes au pouvoir, ou des théoriciens anxieux d’appliquer leurs systèmes, n’allaient point tarder d’ailleurs à lui en suggérer.

Or, l’ouvrier parisien a entendu répéter sans cesse, depuis dix-huit ans, qite la bourgeoisie a escamoté à son profit la révolution de 1830, et a privé injustement le peuple du fruit de sa victoire. Il est très décidé à empêcher qu’il en soit de même une seconde fois; il considère qu’il a été trompé, il ne veut plus l’être et il se méfie : il sent vaguement qu’il a besoin de garanties, et il suivra tous ceux qui proposeront d’aller en exiger du gouvernement nouveau.

Ces garanties, quelles seront-elles? Le fait d’avoir obtenu la République en constitue déjà une : la Monarchie a été le gouvernement de l’aristocratie ou de la bourgeoisie, la République est le gouvernement du peuple : c’est la disparition du système censitaire, du « pays légal » ; c’est le travailleur sans argent, le prolétaire, devenu l’égal du riche, presque son supérieur 1. Pour certains, il convient et il suffit donc maintenant de la fortifier, de la défendre contre les retours offensifs de la réaction, de lui faire produire tous ses fruits : égalité politique, suffrage universel, fréquentes « élections de tous par tous », de lui garder enfin et surtout son caractère révolutionnaire.

proclamation, lancée le ai dans la nuit, après de -vives discussions. On trouvera un résumé de celle-ci dans P. Quentin-Baucliart, Lamartine , homme politique, p. 159-1G2, 1 63- 1 64 , 167-174.

1. En effet, au lendemain du 24 février, l’ouvrier, fier de sa victoire, et imprégné en outre par toute une littérature populaire dont nous avons analysé les tendances (chap. v), a conscience de posséder à la fois une supériorité matérielle et une supériorité morale sur la bourgeoisie. On va chanter dans les clubs :

Chapeau bas devant la casquette,

A genoux devant l’ouvrier.

LE GOUVERNEMENT PROVISOIRE

G est l’époque, en effet, où l’on professe une sorte de culte pour cette chose imprécise, mais redoutable et intangible, qu’est, la Révolution. M. Faguet a noté1 que, « à partir de 1825, l'habitude s’établit dans beaucoup d’esprits, d’ailleurs distingués quelquefois, de prendre la Révolution comme une pensée unique, comme quelque chose d’indivisible, et de l’aimer et vénérer d’ensemble, en bloc et sans choix.... Un peu d’ignorance, remarque-t-il, ne nuisait pas à cette disposition d’esprit, un peu de mysticisme y servait beaucoup....

« Dès lors, tout ce qu’avaient fait les révolutionnaires était bien et était à recommencer. De cette vision confuse de l'époque révolutionnaire, ce qu’on apercevait vaguement, c’est que la France avait été très agitée au dedans, et très guerroyante à l’extérieur. C’était là un idéal que, d’instinct, et les uns avec beaucoup de tempérament, les autres avec un emportement déclamatoire, les autres sans conviction et par simple concession à l’opinion, tous les hommes qui avaient la prétention d’être « avancés » entretenaient plus ou moins, dans leur pensée de derrière la tête, et caressaient avec plus ou moins de complaisance. »

Cette conception est celle du parti républicain qui a combattu sous la Monarchie, de ceux qu’on va appeler les « républicains de la veille»; c’est celle des anciens chefs des sociétés secrètes qui vont devenir présidents de clubs, organisateurs de manifestations et conducteurs de foules; c’est celle de certains membres du gouvernement, comme Ledru-Rollin. A ceux-là suffit cet idéal purement politique. Les masses populaires, nourries de différentes « Histoires de la Révolution », n’échappent point non plus à ces influences, qui agissent surtout sur elles par leur côté mystique : elles veulent, elles aussi, évidemment, défendre et développer « la l'évolution » ; mais, au contraire de ces hommes dont la vie a été faite de luttes politiques et qui ne voient rien au delà, elles commencent à ressentir, en outre, le besoin de quelque chose d’autre et de plus tangible.

Le soir du 24 février, après que Louis Blanc eut exposé

i. Politiques et moralistes du XL X" siècle., I, p. 337.

Quentin-Bauchart. — Cris» sociale de 1848.

LA CRISE SOCIALE DE i848

son programme devant l’Assemblée populaire de 1 Hôtel de Ville, un ouvrier se lève et dit :

« Depuis trop longtemps, les ambitieux se servent de nous pour faire des révolutions, et nous congédient le lendemain de la victoire, pour être seuls à en recueillir les fruits.

Il est temps enfin que nous ayons une part dans le butin commun ».

Et il ajoute :

« Nous voulons que le travail de chaque jour nous soit assuré avec une rétribution suffisante1 ».

Cet ouvrier inconnu condensait ainsi en une seule phrase les aspirations plus ou moins confuses du prolétariat vainqueur. Celui-ci, à force de faire des révolutions qui n’ont pas amélioré son existence, mais qui au contraire ont toujours commencé par aggraver ses maux, finit par sc rendre compte que les questions de personnes et même de principes qui ont constitué jusqu'ici l’unique but des luttes politiques ne l’intéressent pas au fond directement; elles n'intéressent que la bourgeoisie, dans laquelle, avant comme après les changements de régime, se rencontrent toujours le personnel gouvernemental et les bénéficiaires du pouvoir. De même des droits abstraits, des constitutions, des libertés politiques, de tout l’arsenal des principes : c’étaient là les réformes « que pouvaient concevoir des gens qui n’avaient ni faim, ni soif, ni froid. Celle qui reste à accomplir au profit de la démocratie doit être conçue à ce point de vue : que la démocratie a froid, soif ou faim, qu’elle mérite de changer de condition, qu’elle en a la volonté, et, disons-le franchement, la puissance ».

Ces idées, qu’émettait Michel Chevalier dix ans auparavant2, ce sont celles qui se sont répandues dans cette démocratie, aujourd’hui victorieuse. Il préconisait déjà la politique de la « poule au pot » : c’est bien celle-là qu’elle veut exiger maintenant : « Il ne s’agit plus d’une révolution de mots et d’écritures, mais d’une révolution de fait dont le peuple doit se ressentir ailleurs que dans le

i. Laviron, up. cit., p. 190.

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