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Des intérêts matériels en France

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Code, dans la mise, dans le couvert et dans l’éducation1 ».

L ouvrier victorieux attend donc de sa victoire une amélioration matérielle de son sort. Il ne réclame d’ailleurs aucunement la spoliation des riches, ni le partage de leurs biens; il respecte la propriété et se montre impitoyable pour les voleurs ; il témoigne, d’une façon générale, d’un désintéressement admirable, que ne doivent pas faire oublier certaines dévastations, œuvres de destruction plutôt que de pillage; il ne demande pas d’argent, pas même de pain : il demande du travail, et ses panégyristes ont raison de louer la haute moralité de ses revendications.

C’est du chômage, en effet, qu’il a souffert le plus; c’est contre le chômage qu’il demande des garanties; certes, il réclame aussi « un partage lojml » entre le patron et luimême, il ne veut plus ni salaire insuffisant ni labeur excessif, mais il s’accommoderait encore d’un gain minime et d’une rude tâche, si l’un et l’autre lui étaient assurés chaque jour. Nous avons vu que, presque partout, et surtout à Paris2, il peut subvenir à ses besoins, parfois un peu strictement, parfois plus largement, mais qu’il ne peut constituer d épargne, et que les grands pourvoyeurs de la misère, et de misères affreuses, sont les crises économiques, presque périodiques, qui le privent de son gagne-pain en arrêtant la production. On comprend donc que le premier cri qui ait trouvé un écho dans les masses laborieuses, toujours anxieuses du lendemain, soit celui de : « Droit au travail! »

« Droit au travail : obligation pour le pouvoir public de fournir du travail, et au besoin un minimum, à tous les membres de la société que l’industrie privée n’occupe pas », tel est le premier article du « programme du peuple français »3 que le gouvernement va se voir sommé d’adopter.

Pour ceux qui le réclament, l’application du principe ainsi posé ne soulève, d’ailleurs, aucune difficulté. La propagande socialiste a eu pour effet de faire pénétrer dans leur cerveau

i. Uippolyte Castille, Histoire de la Deuxieme République , t. III, p. a4G.

a. Cf. supra, chap. n.

3. C’est le titre d’une affiche signée Sohrier (Louis Ménard l’a reproduite dans son Prologue d'une révolution, p. 05.)

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la croyance eu 1 omnipotence de 1 État; elle les a aussi convaincus que les maux dont ils ont soulleit jusqu ici provenaient uniquement de ce que la production et tout le régime économique étaient livrés à une concunence anaichique, c’est-à-dire au désordre, et qu'il sutfirait, pour le l'aire disparaître, de substituer à ce désordre anarchique une organisation dont l’État devait prendre 1 initiative 1. Des difficultés de la tâche qu’ils imposent ainsi au gouvernement, ils ne se rendent aucunement compte; ils n imaginent pas que l’organisation du travail soit plus difficile à mettre sui pied, qu’une constitution; les bouleversements successiis dont la France a été le théâtre depuis soixante ans contribuent à répandre ces idées :

« Comment empêcher les populations de croire qu’on peut changer du jour au lendemain les lois éternelles qui régissent l’ordre social, quand il suffit d’une poignée d’hommes déterminés pour renverser une constitution en quelques heures2? »

Tout au plus les ouvriers victorieux reconnaissent-ils qu'il faut quelque temps au nouveau gouvernement pour réaliser une telle réforme ; ils acceptent et proposent de « mettre trois mois de misère au service de la République », mais ils voudraient que ceux auxquels ils confient le pouvoir prissent des engagements formels, et ils sont prêts à profiter de leur toute-puissance momentanée pour les exiger.

Ils y tiennent d’autant plus qu’ils n’ont pas dans les hommes qui siègent à l’Hôtel de Ville une confiance absolue; ceux-ci ne sont pas leurs chefs naturels ; ils n’ont pas combattu sur les barricades ; ce sont tous des bourgeois, à l’exception d’Albert, qui est peu connu et sans influence; ce • sont même en majorité des députés; ils ont été nommés à la Chambre, et le peuple, à l’Hôtel de Ville, a bien pu les faire comparaître devant lui et leur imposer sa ratification, il ne les a pas réellement choisis ; ils ne sont donc pas son émana-

j. Nous n’insistons pus ici sur ces idées que nous avons largement développées dans le chapitre iv, consacré aux doctrines socialistes et ù leur influence.

a. Blanqui, Des classes ouvrières en France pendant l'année 18U8, p, fl.

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lion directe, la représentation exacte de ses idées, de ses passions; ils sent en eux une force étrangère à lui-même, il devine certaines résistances, certaines répugnances, et, en fin de compte, une mentalité différente.

Dès le 24 février, l’opposition prolongée qu’a rencontrée dans le sein du gouvernement la proclamation de la République a prouvé combien les conceptions de la majorité de ses membres retardaient sur les sentiments de la foule toute-puissante. Celle-ci s’en rend compte, et c’est pour cela qu’elle veut prendre des précautions pour 1 avenir. Le gouvernement, d’ailleurs, est loin d être homogène, et, si certains noms, comme ceux de Louis Blanc, de Flocon, de Ledru-Rollin offrent au peuple, qui les connaît et qui les aime, de réelles garanties, d’autres, comme ceux de Marrast, de Garnier-Pagès, de Marie, de Crémieux, lui inspirent moins de sympathie et moins de confiance; c est la clique du National , qu’hier encore dénonçait si âprement la Réforme , le véritable représentant des principes démocratiques; ce sont des bourgeois, des modérés, qui n’ont jamais détendu bien ouvertement les intérêts du peuple et qui se sont plutôt montrés hostiles au socialisme; ce sont en résumé de ces gens qui ont voulu, comme en 1830, faire une révolution purement politique et en profiter, mais qui ne se soucient sans doute pas d’organiser le travail. Quant à Lamartine, sa renommée est très grande et son éloquence produit des effets merveilleux sur ceux qui peuvent l’entendre, mais il y a dans son passé de légitimiste et d ami de Molé bien des choses dont une seule suffirait à le rendre suspect.

Ainsi composé, le Gouvernement provisoire n'est donc point tel que l’ouvrier, préoccupé d obtenir une amelioration matérielle à son sort, puisse lui faire aveuglément et spontanément confiance; il lui faut, sinon le changer, du moins assurer une influence décisive aux véritables amis qu il compte dans son sein, et obtenir de lui des déclarations, des manifestations et des actes assez décisifs pour 1 engager sans retour dans la voie des transformations sociales.

Tels sont bien les sentiments des grandes masses populaires qui, le 25 février, se pressent autour et jusqu à

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l’intérieur de l’Hôlel de Ville, ou qui refluent vers la place de Grève. Elles n’attendent qu’un mot d’ordre, qu’un signal, qu’un chef pour les manifester. Ou’un inconnu s’écrie qu’il faut faire proclamer par le gouvernement le « droit au travail », elles le suivront, menaçantes et irrésistibles; que l’idée se répande qu’il faut exiger, comme gage de la rupture avec le passé et des réformes futures, un symbole nouveau incarnant une ère nouvelle, et la place de Grève se hérissera de drapeaux rouges....

Comment va réagir le Gouvernement provisoire sous le coup de ces exigences populaires, traduites en manifestations tumultueuses et violentes, qui mettent, s’il résiste, son existence en danger? Quels sont les sentiments et quelle va être l’attitude de ses différents membres?

La majorité d’entre eux est composée des députés les plus en vue de l’opposition anti-dynastique; ils ont été proclamés à la Chambre, d’où ils arrivent : ce sont Dupont (de l’Eure), Ledru-Rollin, François Arago, Marie, Garnier-Pagès, Lamartine, Crémieux. Le plus populaire est Ledru-Rollin ; d’autres, Marie, Garnier-Pagès, Crémieux, ont vu leurs noms soulever certaines résistances, comme trop suspects de modérantisme; Lamartine, recrue toute récente pour le parti républicain, apporte l’appui d’un prestige personnel très considérable. L’autre élément est celui des journalistes : Marrast, rédacteur en chef du National, Flocon, rédacteur en chef de la Réforme , Louis Blanc, qui arrive, lui aussi, des bureaux de ce dernier journal, et qui y a fait acclamer, en même temps que son nom, celui d’un ouvrier, Albert. Ceuxci n’ont pas été admis par les premiers sans une vive résistance; ils ont même dû accepter d’abord le titre de secrétaires ; mais, en réalité, cette qualification disparaît presque immédiatement, et les onze membres du gouvernement possèdent des pouvoirs égaux.

Ce n'est point d’ailleurs suivant cette origine qu’ils se divisent aussitôt, au sein du gouvernement, mais suivant

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leurs convictions différentes et suivant la conception qu’ils se font et de leur rôle, et de la révolution elle-même. La fraction la plus modérée comprend Dupont (de l’Eure), Arago, Marie, Garnier-Pagès, Crémieux et Marrast. Ils sont unis par le commun désir de clore au plus vite une révolution qui a sans doute dépassé le but qu’ils lui assignaient; ils aspirent à un prompt retour de l’ordre; leur seule ambition est de transmettre le plus tôt possible à un gouvernement régulier le pouvoir précaire dont ils sont les dépositaires; ils se considèrent comme privés de tout droit d’engager l’avenir ou de préjuger la volonté du pays; ils ont hésité longtemps à proclamer la République, de peur de commettre une usurpation : leur rôle doit se borner à convoquer le plus tôt possible une assemblée constituante. D’autre part, ils ressentent tous la même crainte en face des exigences sociales du peuple : s’ils ont répugné à changer d’autorité la forme du gouvernement, à plus forte raison n’essaieront-ils pas de transformer la société; ils considéreraient d’ailleurs une telle tentative comme la plus dangereuse des folies : le socialisme pour eux est une utopie, et le communisme, avec lequel ils le confondent, une monstruosité; ils l’ont combattu dans ces dernières années, et leur plus grand effroi est de voir ses adeptes profiter de l’excitation populaire pour provoquer une effroyable et sanglante catastrophe, qui engloutirait avec eux la société tout entière. Ils sont donc décidés à résister avec la plus grande énergie possible à tout essai de faire dévier la révolution politique en révolution sociale.

Leur tâche sera difficile, car leurs noms ne s’imposent pas au peuple, leur influence est restreinte, et leur popularité s’évanouira à leur premier acte de résistance. Dupont (de l’Eure) inspire le respect dû aux cheveux blancs et à la longue vie honorable d’un vétéran du parti démocratique, qui a déjà présidé à la révolution de 1830 avant de présider à celle d’aujourd’hui; mais, vieillard de quatre-vingts ans, incapable de résister aux fatigues et aux soucis cl’un gouvernement révolutionnaire, il ne peut être d’aucun secours. François Arago jouit d’une grande renommée de savant; il

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s’est montré vers 1840 à l’avant-garde du parti républicain, il est un des premiers qui aient posé la question sociale devant le Parlement; mais, depuis qu’il croit la société en péril, il se montre l’ennemi le plus intraitable et le plus passionné de toute idée socialiste, parce qu’il y voit une cause de désordre et la source véritable du danger. Il va d’ailleurs s’absorber dans sa lourde tâche de ministre de la Guerre et de la Marine. Marie, avocat de talent, caractère droit, consciencieux et courageux, éprouve les mêmes sentiments d’aversion qu’Arago devant les agitations populaires et la même crainte des excès révolutionnaires; mais, d’une part, assez réservé, et d’autre part, vite impopulaire, il ne jouera qu’un rôle de second plan. De même de Garnier-Pagès, qui doit surtout sa situation à la mémoire de son frère, malgré sa facilité de parole, son assurance et son désir de jouer un rôle. Crémieux, souple, adroit, peu sûr, rendra des services par son entregent et sa faculté d'intrigue qui lui ont déjà permis, dans la même journée, de dicter l’abdication du Roi, de servir de chevalierservant à la duchesse d’Orléans, et de proclamer un Gouvernement provisoire où il a glissé son nom.

Marrast est, entre eux tous, le plus actif, le plus organisateur. 11 sera l’âme de ce parti, qu’on a justement appelé lè parti du National. Journaliste de profession, il a, durant tout le règne de Louis-Philippe, mené contre la monarchie un combat qui lui a valu de nombreux procès et de nombreuses condamnations. Devenu rédacteur en chef du Nationai, il l’a, dans ces dernières années, orienté vers la limite de l’opposition constitutionnelle, tout en continuant contre les hommes du régime des attaques mordantes et spirituelles, dont sa « Galerie des Pritchardistes » fournit un des exemples les plus caractéristiques; d’ailleurs, ennemi des idées très avancées et combattant ouvertement le socialisme, il s’est créé surtout une clientèle dans la bourgeoisie libérale : il n’a ni la popularité, ni le caractère, ni la taille d’un tribun populaire; intelligent, adroit, ayant le goût et le sens de l’intrigue; excellent dans les préparatifs faits en sous-main, dans les organisations de détail et les manœuvres cachées, il aura sur les événements une influence considérable, et il

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arrivera un jour h tenir entre ses mains tous les fils invisibles qui font mouvoir un gouvernement; mais, en cette crise du 25 février, il manque totalement des qualités nécessaires pour tenir tête ouvertement aux exigences de la foule.

Ces hommes, qui représentent la fraction républicaine la plus modérée, l’hostilité aux réformes sociales et la résistance à la poussée populaire, sont donc les plus nombreux, mais, ni isolément, ni réunis, ils ne possèdent la popularité et le prestige suffisants pour en imposer aux masses qui les assiègent. Il leur iallut, pour réussir, 1 appui d’un homme qui n’était point des leurs, mais qui, s’il ne s’inféoda pas à leur groupe, n’en défendit pas moins, à l’heure du danger, les mêmes principes et la même cause : nous avons nommé Lamartine.

Lamartine jouissait, à l’heure où commença sa vie parlementaire, d’une immense renommée poétique; à la Chambre, il s'élail toujours posé en sauvage, « siégeant au plafond », refusant de s’inféoder à un parti, mais prenant part aux grandes discussions, au milieu desquelles il jetait, dans un langage toujours magnifique, des idées souvent neuves, qui hésitaient parfois entre l’utopie et la prophétie ; d’origine légitimiste et de sentiments libéraux, il avait paru un moment, après des années d’isolement, se rapprocher du pouvoir, lors des débats de la coalition , en 1839-1840; puis il avait évolué de plus en plus vers la gauche avancée, jusqu’à devenir l’un des promoteurs, puisl’un des principaux acteurs du 24 Février, mais toujours en gardant son indépendance.

Doué à la fois d’un nom dont personne n’ignorait l’éclat et d’une éloquence alors à son apogée, admirablement propre à toucher et à faire vibrer l’àme populaire, il était encore celui qui avait, non seulement préparé, mais consommé, le 24 février. à la Chambre, la ruine de la monarchie. Popularité, magie de la parole, qualités de courage et d'enthousiasme, physique même, cet ensemble de dons rares faisait do lui, au sein du gouvernement, une force dont l’influence pouvait être décisive; cette force, pendant les heures troublées qui suivirent la Révolution, il la mit entière au service des idées de résistance : partisan d’une politique soucieuse d’aborder

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les problèmes économiques et d’améliorer les conditions des travailleurs, dont il s’était fait l’apôtre à ses débuts dans la Chambre1, il n’en était pas moins un adversaire décidé des théories socialistes ; user du pouvoir pour transformer la société lui paraissait une utopie dangereuse; il ne croyait qu’aux progrès lents et gradués; enfin, il avait l’horreur du communisme et la terreur de l’anarchie.

L’assaut révolutionnaire du 25 février l’épouvanta : il y vit la tentative de fanatiques sanguinaires et d’utopistes dangereux, dont la victoire inaugurait une période de crimes et de catastrophes; il eut conscience, en lui résistant, de sauver la société au péril de sa vie, et la prodigieuse popularité qui en rejaillit sur son nom prouva que la France jugeait comme lui.

Lamartine et les hommes du National représentaient donc certainement, en ces jours critiques, les idées de la grande majorité du pays (et nous n’en voudrons comme preuve que leur succès électoral); mais ce qu’ils avaient en face d’eux, le 25 février, c’était Paris, ou plutôt la population ouvrière de Paris soulevé; et les sympathies de cette population ouvrière n’allaient pas au National, elles allaient à la Réforme : les hommes vraiment populaires du gouvernement n’étaient pas Marrast ou même Lamartine, c’étaient Ledru-Rollin, Flocon et Louis Blanc.

Tous trois étaient loin, d’ailleurs, do partager les mêmes idées. Ledru-Rollin et Flocon étaient des révolutionnaires, non des socialistes ; ils avaient pu, par la presse, répandre et populariser les mots de droit au travail et d’organisation du travail, ils y avaient vu surtout un moyen de prouver aux ouvriers leur sympathie pour leur sort et de gagner la leur pour leur cause. C’était, pour eux, des formules, des principes, et non point, comme pour Louis Blanc, une réalité vivante déjà dans l’esprit, qu’il s’agissait de rendre vivante dans les faits. Ledru-Rollin et ses amis étaient, en somme, uniquement préoccupés de politique, et le reste, question économique et sociale, n’existait pour eux que comme moyen de parvenir à un but politique; avec la République et le suf-

i. Il y voulait créer un parti social.

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Irage universel ils avaient atteint ce but : il leur restait à défendre la République et à empêcher le suffrage universel dêtre accaparé par la réaction; pour ce faire, ils n’auraient aucun scrupule à républicaniser le pays par les moyens les plus rigoureux, ni à ajourner l’exercice de la souveraineté nationale jusqu’au jour où une dictature nécessaire aurait porté ses fruits. En résumé, ce sont des jacobins, et ils ne s’en cachent pas; bien au contraire, leur ambition est de revivre l’époque héroïque de la Convention, à la Terreur près, car ce sont les gens les moins sanguinaires, de renouer la tradition des grands ancêtres et de se montrer leurs dignes descendants; personne n’a, à un plus haut degré, le culte de la révolution, cette chose vague et mystique que décrivait M. Faguet.

Sur le terrain politique, cette conception jacobine était diamétralement l’opposé de la conception libérale de Lamartine et des hommes du National', elle était au contraire celle de Louis Blanc ; Ledru-Rollin et lui étaient d’accord sur ce point qu’une dictature était indispensable, si l’on ne voulait point perdre le fruit de la victoire et faire le jeu de la réaction; mais le premier la voulait pour défendre la République et assurer définitivement le pouvoir aux « républicains de la veille », tandis que le second y voit l’instrument nécessaire de réformes sociales. Or, celles-ci, Ledru-Rollin ne les conçoit pas; il répugne instinctivement à un essai de transformation du régime économique, et il ne le ci'oit guère possible; ou bien alors, socialisme signifie communisme, et il en a horreur ; disciple de Robespierre, il n’éprouve que crainte et répulsion en face du babouvisme. Il se trouve donc placé entre deux politiques possibles et opposées ; ou bien, dans un but de conservation sociale, s’unir avec le parti du National et Lamartine, mais risquer alors de verser dans le modérantisme et de favoriser la réaction; ou bien entrer, avec Louis Blanc, dans une voie franchement révolutionnaire, mais risquer de glisser vers le communisme et l’anarchie, tel est le dilemme qui se pose à lui, dans la conception qu’il a des choses, et, de par sa position même, il devient l’arbitre de la situation.

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