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Il l’est d’autant plus qu’il se trouve certainement être, avec Louis Blanc, l’homme du Gouvernement provisoire qui jouit, dans la population parisienne ouvrière, de la popularité la plus étendue comme la plus profonde. Connu d’abord par ses fougueux plaidoyers politiques, puis élu à la Chambre, en 1841, sur un programme tellement avancé que sa profession de foi lui valut des poursuites en cour d’assises, orateur éloquent et infatigable, qui jetait dans toutes les discussions importantes des déclamations passionnées en faveur du peuple, seul républicain avoué du Parlement, véritable tribun par la puissance du verbe et l’ampleur du geste, il tenait maintenant sous son influence « tout ce qui se remuait, s’agitait, déclamait dans Paris »; les chefs de clubs, Barbes, Sobrier, Caussidière, qui s’étaient emparés de la Préfecture de Police, attendaient de lui le mot d’ordre, et les révolutionnaires les plus hardis avaient conscience qu’on ne pouvait rien faire sans lui; un appel de lui pouvait mettre en branle l'énorme masse des forces populaires. Et cependant, cet arbitre redoutable, ce tribun puissant n’est au fond qu’un homme indécis, soumis successivement aux influences les plus diverses, ambitieux sans oser vouloir les moyens de ses désirs, énergique, violent même en paroles et incapable de 1 être en actions, par bonté, par scrupule, par faiblesse, un de ceux encore qui croient avoir agi quand ils ont parlé, en résumé une force considérable qui oscillera d’un côté ou de l’autre au gré des circonstances ou des influences.
tout autre est Louis Blanc, et le contraste est aussi frappant au physique qu’au moral entre le puissant tribun à l’encolure de taureau, à la voix retentissante, et ce petit homme imberbe, d’une taille si exiguë qu’elle en est presque ridicule, qu’on prend pour un enfant malgré ses trente-sept ans, et qui, dans les discussions orageuses du Conseil, montera sur un canapé pour être au niveau de ses contradicteurs. Mais dans ce corps frêle réside un esprit vigoureux, une volonté ardente et persévérante.
Nous avons déjà 1 résumé ses idées, sa critique aussi âpre
i. CLiap. iv, p. 1 1 3-i i5.
LE GOUVERNEMENT PROVISOIRE
qu’éloquente de la concurrence, son système simple, ingénieux, séduisant, des coopératives de production dont l'État prendrait l’initiative et dont l’organisation intérieure reposerait sur le principe : « de chacun selon ses facultés, à chacun selon ses besoins »; sa certitude enfin de réaliser progressivement, par cette voie, une réforme générale de la production et de l’échange, grâce à laquelle régnerait enfin et à jamais sur la terre la justice sociale....
Et voici que l'heure paraissait venue pour lui de réaliser dans les faits les créations de son esprit, que jusque-là il avait dù se borner à répandre par le livre et par le journal. Sur les ruines de la monarchie, un peuple entier était debout, armé, tout-puissant, ce peuple dont il voulait améliorer le sort et qu’il avait nourri de sa doctrine,. Le cri qui résumait sur les lèvres des vainqueurs les conquêtes qu'ils exigeaient, c’était le titre même de son ouvrage : l'Organisation cia travail , mot magique, qui possédait l’admirable propriété de paraître précis en restant assez, vague pour pouvoir contenir les aspirations, les projets, les chimères de chacun. Louis Blanc, au gouvernement, ne concrétisait-il pas, pour ainsi dire, en une seule intelligence lucide servie par une volonté ferme, toutes les aspirations imprécises de la foule qui voulait améliorer son sort?
Qu’il voulût, une fois au pouvoir, appliquer les idées qu’il avait exposées dans son livre, aucun des autres membres du gouvernement n’en doutait. D’autre part, tous, nous l’avons vu, les considéraient comme chimériques, dangereuses, propres à aggraver le désordre, à susciter les passions les plus redoutables, à entraîner le pays vers le communisme, s'il ne sombrait en route dans 1 anarchie. Aussi avaient-ils montré une grande répugnance à 1 accepter pour collègue, et avaient-ils cherché à l’ignorer, puis à l’évincer.
Mais Louis Blanc, aussi ardent à faire triompher ses idées que confiant en sa propre valeur et conscient de sa popularité, était dès le début bien décidé à avoir sa part de pouvoir et à en user largement. Présent à la réunion du National qui avait élaboré la première liste pour le Gouvernement proyi-
LA CRISE SOCIALE DE i848
soire, et impuissant à y faire admettre son nom, il avait couru à la Réforme et y avait fait voter une autre combinaison où il figurait en bonne place; en même temps, pour bien marquer la signification de la révolution nouvelle, pour ne pas rester isolé dans le Gouvernement provisoire qu’on allait installer et pour rendre en même temps celui-ci sympathique au peuple victorieux, il avait fait acclamer avec le sien le nom d un ouvrier, Martin, dit Albert, connu dans le milieu des sociétés secrètes, qui dut sans doute cet honneur inespéré au seul fait de s’être trouvé là1, et joua d’ailleurs dans les débats du gouvernement le rôle d’un personnage parfaitement muet.
Nommé ainsi à la Réforme , Louis Blanc se dirigea vers I Hôtel de Ville; longtemps ballotté dans la foule avant d’y pai venir, puis retenu par 1 Assemblée révolutionnaire delà salle Saint-Jean, noyé enfin longtemps dans la multitude qui obstruait galeries, salles et couloirs, il n’avait découvert que vers huit heures et demie les élus de la Chambre,
1 elugiés dans la petite pièce où venaient les rejoindre également Marrast et Flocon.
Quand il entre, toujours suivi d’Albert, le nouveau gouvernement s’est déjà constitué, a distribué les ministères, îédigé une proclamation, et se considère comme parfaitement au complet. Les arrivants, qui font figure d’intrus, et d’intrus inquiétants, sont plus que froidement accueillis.
« Il y a un moment d’embarras, raconte Daniel Stem -. Quelques chuchotements, quelques regards ombrageux, protestent contre l’intrusion des nouveaux venus. — Que viennent-ils iaire ici? dit M. Crémieux à M. de Lamartine.
— Je l’ignore, répond celui-ci, du ton de la plus parfaite surprise.
» M. Louis Blanc, sans se laisser déconcerter, s’avance vers la table où siégeaient déjà MM. Dupont (de l’Eure) et Aiago. Eh bien, Messieurs, dit-il, délibérons. A ces mots, M. Aiago le regarde d un air profondément étonné et lui dit
i. Cf. Garnier-Pagès, op.cit., t. V, p. '■>. Op. cit., p. i34. Ce récit concord Louis Blanc lui-même, etc.
290; Cliérest, op. cit., p. ny e avec celui de Garnier-Pag
ès,
de
LE GOUVERNEMENT PROVISOIRE
avec hauteur : — Sans doute, Monsieur, nous allons délibérer, mais pas avant que vous soyez sorti h
» La colère se peint sur les traits de M. Louis Blanc. Des paroles très vives lui échappent. Une altercation s’engage. »
A ce moment se place vraiment la première rencontre du Gouvernement provisoire avec le socialisme : admettre Louis Blanc, c’est permettre aux idées que ses membres redoutent de pénétrer parmi eux et de peser sur leurs décisions ; c’est donner à la foule qui les assiège des alliés assurés dans la place; c’est ruiner la résistance qu’une union parfaite eût eu peine déjà à rendre efficace.
D’autre part, à quel titre écarter les nouveaux venus, parmi lesquels il faut comprendre d’ailleurs aussi Marrast et Flocon? Parce que leurs noms figurent sur des listes élaborées dans les rédactions de journaux par des individus sans mandat au lieu d’avoir été proclamés à la Chambre? Ce peut être un prétexte, ce n’est point un argument. Avaitelle plus de droits, la foule qui avait envahi l’enceinte législative? Et d’ailleurs, comme le dit Louis Blanc2, « prétendre, avec le peuple en armes sur la place de Grève, et quand la plupart des députés ne songeaient qu’à se faire oublier ou à fuir, que la Révolution était parlementaire, c’eût été par trop dérisoire3 ». La vraie raison pour l’écarter, c’était qu’on redoutait ses idées, et c’était la seule qu’on ne pouvait donner. Les plus hostiles d’ailleurs se rendirent compte immédiatement qu’il leur était impossible de mettre Louis Blanc à la porte sans risquer de le voir rentrer à la tête des insurgés : il était sans conteste le plus fort; on le subit donc, mais on essaya, tout en faisant la part du feu, de limiter le mal, et c’est alors que fut inventé par Garnier- Pagès, paratt-il % l’expédient des secrétaires, et que Louis
1. « M. Arago, dit Garnier-Pagès (t. V, p. 820), n’essaya point de contenir un geste d’irritation. » Cf. Louis Blanc, 0/2. cit., t. I, p. 76.