LE DRAPEAU ROUGE
LE DÉCHET DU 25 FEVRIER ET LE DROIT AU TRAVAIL || LA MANIFESTATION DU DRAPEAU ROUGE DU 25 ET L'iNTERVENTION DE LAMARTINE || LA SECONDE MANIFESTATION DU 26 || LE ROLE DE LOUIS BLANC || LA VICTOIRE DU GOUVERNEMENT
Le Gouvernement provisoire se trouva, pour la première fois, le 25, vers midi, en présence d’exigences déterminées qui synthétisaient assez bien les sentiments des ouvriers, maîtres de Paris. Ses membres alors présents, Lamartine, Arago, Marie, Garnier-Pagès, Marrast, Louis Blanc et Carnot, ministre de l’Instruction publique, se trouvaient littéralement, selon l’expression de Marie1, « non pas assiégés, mais envahis par la foule, qu’aucune puissance n’avait pu retenir. Ils délibéraient au milieu de la place publique, pour ainsi dire. A chaque moment l’un d’eux quittait le travail, soit pour aller haranguer, soit pour défendre les entrées ». C’est alors que, de la place de Grève, une grande clameur monte, sorte de rumeur indistincte qui couvre les autres bruits; puis, des éclats de voix retentissent à l’entrée de la pièce, la porte s’ouvre violemment, et, bous-
i. Cf. Chérest, op. cit., p. 1 37-1 4i . Cf. également, sur cet incident, Garnier-Pagès, op. cit., t. VI, p. 53-5() ; Louis Blanc, Histoire de la Révolution de 1848, t. I, p. 1 3 6-1 33; Lamartine, op. cil., t. I, p. 35o-357; Commission d'enquête, déposition Marie, t. I, p. 3 18.
LE DROIT AU TRAVAIL
culant ceux qui essaient de le retenir, un ouvrier surgit brusquement1, en faisant sonner sur le plancher son fusil armé d’une baïonnette.
C’était un mécanicien de vingL à vingt-cinq ans, « de stature moyenne, mais droite, forte, d’un ferme et robuste aplomb sur ses membres »2. Très pâle, il promenait sur les membres du gouvernement des yeux bleus, clairs, brillants et un peu égarés.
— Citoyens, dit-il brusquement, je viens vous déclarer, au nom du peuple, qu’il nous faut l’organisation du travail avant demain....
Il parlait, en frappant à chaque mot le sol de son fusil. D’un air « à la fois intimidé et résolu, il roulait ses regards dans le vide autour de la salle », et « secouait perpétuellement la tête de gauche a droite et de droite a gauche, comme s’il eût réfuté en lui-même des objeclions qu’on lui aurait faites.... Il avait ces balbutiements terribles qui irritent et qui redoublent dans l’homme inculte la colère de l’émotion contenue par l’impuissance même d’articuler sa fureur : ses gestes achevaient ses mots.... »
Tout le monde s’était levé. Marie, qui se trouvait en face de l’ouvrier, l’interrompit d’une voix dont le calme faisait contraste avec sa violence forcée :
— L’organisation du travail,... c’est une œuvre difficile et qui ne peut s’accomplir en un jour. La condition des travailleurs sera pour le gouvernement et pour la République l’objet de la plus sérieuse attention. Mais....
— Assez de phrases comme ça! ci'ia brutalement le jeune mécanicien en faisant de plus belle sonner son fusil sur le parquet. Depuis vingt ans le peuple attend. Le peuple ne veut plus attendre. Il veut l’organisation du travail avant demain.
Et, du geste, il désignait par la fenêtre, la place de Grève.
— C’est impossible ! s’écria Marie avec désespoir, tandis que Lamartine, mettant la main sur le bras de l’ouvrier, essayait de l’amadouer en déployant toutes les séductions de sa parole.
i. « A la manière des spectres », dit Louis Blanc, loc. cit.