‹ La crise sociale de 1848;Chapitre 86 sur 158 · Lamartine, loc. cit · texte numérisé non relu

Lamartine, loc. cit

LA CRISE SOCIALE DE i848

Tout en parlant, ce dernier avait tendu une pétition :

« A Messieurs les membres du Gouvernement provisoire, y lisait-on :

>> Le soussigné Aug. B. de Lancy, rédacteur de la Démocratie pacifique , chargé par une députation d’ouvriers :

« Ils demandent :

« 1° L’organisation du travail, le droit au travail garanti;

« 2° Le minimum assuré pour l’ouvrier et sa famille en cas de maladie; le travailleur sauvé de la misère, lorsqu il est incapable de travailler, et, pour ce, les moyens qui seront choisis par la nation souveraine.

« Ce 25 février, deuxième jour de la République.

« Signé : Aug. B. de Lancy, Moreau, Blanchet, Marche jeune. »

Cette feuille, écrite sans doute, comme beaucoup d’autres, au hasard d’une réunion dans la rue ou dans un débit de vins, par un obscur journaliste, sous la dictée d’ouvriers inconnus, que Marche, figure éphémère qu’on ne reverra plus, avait pu, grâce à sa force physique ou à des circonstances favorables, porter jusqu’au seuil du gouvernement, résumait cependant bien, sous une forme parfois naïve, les revendications populaires : protection contre le chômage et protection contre la maladie. Ces revendications tenaient dans les trois mots : droit au travail, comme les moyens de les satisfaire tenaient dans la formule magique : organisation du travail. Le gouvernement voulait-il reconnaître le droit au travail? Cela, il le pouvait immédiatement. Par là même, il promettait l’organisation du travail, et le peuple lui accorderait le temps nécessaire pour y procéder; il « mettait trois mois de misère au service de la République ». Le problème se trouvait nettement posé, et Marche, qui représentait véritablement en cette circonstance la foule dont il sortait, était décidé, comme elle, à ne pas quitter la place sans emporter un décret en bonne forme engageant les membres du gouvernement.

Ceux-ci étaient extrêmement inquiets, mais tous, à la seule exception de Louis Blanc, considérant l’organisation du travail comme une pure utopie, étaient fermement décidés

LE DROIT AU TRAVAIL

à ne pas céder, et à ne pas aggraver une situation déjà critique en prenant un engagement qu’ils savaient ne pas pouvoir tenir. Ils espérèrent, cette fois encore, écarter le danger par quelques paroles heureuses.

Lamartine s’y employait de son mieux, Marche, d’abord, entendant prononcer son nom, avait refusé de l’admettre, craignant sa séduction. Maintenant il se laissait sans résistance « envelopper des plis et replis de son abondante éloquence 1 ", mais il ne concédait rien; « on voyait qu’il se raffermissait lui-même contre toute faiblesse et toute transaction par un parti fortement arrêté d’avance. Il semblait sentir et entendre derrière lui le peuple immense et furieux dont il était l’organe, qui l'écoutait et qui allait lui demander compte de ses paroles- ». Et, branlant la tête, il répétait, imperturbable :

— Il nous faut l’organisation du travail pour demain.

La scène se prolongeait, et les assistants avaient conscience que le danger extérieur croissait par là-même. Tous maintenant pressaient Marche, mais sans plus de succès. Enfin quelqu’un s’écria, Dartigues, sans doute3 :

— Eh bien! précisez. Vous devez savoir exactement ce que vous désirez. Dites-le. Le gouvernement avisera.

L’ouvrier resta hésitant. Aussitôt tous de reprendre l’argument :

— Vous voulez l’organisation du travail, répète Marie h Nous n’avons pas, nous, un système tout prêt qui puisse vous satisfaire. Mais, puisque vous y mettez tant d’insistance, sans doute vous avez une organisation arrêtée. Eh bien, dictez, je vais l’écrire!

Marche, un instant décontenancé, évita de répondre. Il recommença à se plaindre du sort du peuple, de toutes ses déceptions passées :

— Le peuple ne veut plus être trompé!

Alors Louis Blanc intervint. La violence de l’entrée de

i, Louis Blanc, loc. cit.

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