Garnier-Pagès, loc. cit
l\. Louis Blanc, loe. cit. Il ne semble pas que Ledru-Rollin ait assisté à
LE DROIT AU TRAVAIL
« Le Gouvernement provisoire rend aux ouvriers, auxquels il appartient, le million qui va échoir de la liste civile. »
Le décret rédigé par Louis Blanc, s’il devenait acte officiel par l’insertion au Moniteur , allait mettre la majorité gouvernementale dans l’alternative de violer un engagement formel1, ce qui était grave et dangereux, ou, pour essayer de le réaliser, de tenter l’application d’idées socialistes. C’est bien ce qu’entendait son auteur : « Je n’ignorais pas, a-t-il écrit2, jusqu’à quel point il engageait le gouvernement; je savais à merveille qu’il n’était applicable qu’au moyen d’une réforme sociale ayant l’association pour base 3, et, pour but ultérieur, l’abolition du prolétariat. Mais, ce que je voulais, c’est que le pouvoir se trouvât lié par une promesse solennelle, et amené de la sorte à mettre activement la main à l’œuvre. »
De leur côté, les autres membres présents du gouvernement se rendirent bien compte, eux aussi, de la portée d’une telle manifestation, qui dépassait la limite des déclarations vagues dont ils usaient volontiers sans scrupule pour apaiser les masses. Une vive discussion éclata quand Louis Blanc leur montra son œuvre. Garnier-Pagès, Lamartine, Arago, Marie, le prirent vivement à partie :
— Vous me ferez couper la main avant que je signe cela, déclara Lamartine.
D’autres protestaient au nom des chefs d’industrie qu’on allait ruiner.
— Mais vous, qui voulez que les droits des ouvriers soient respectés, — et je le veux avec vous, — pourquoi ne voulezvous pas respecter les droits des autres? s’écriait Garnier- Pagès.
Certains, dépassant la portée et les termes mêmes du décret, y voyaient le principe d’une association forcée entre ouvriers, le germe du communisme, et s’indignaient.
la scène dont Marche fat le héros. 11 reste très vraisemblable qu’on lui ait postérieurement soumis le décret et qu’il y ait ajouté le membre de phrase en question.
i. « Promesse sans avenir parce qu’elle était sans vérité », allait-elle dire avec Marie. (Cbérest, loc. cit.)
i. Op. cit., t. I, p. 129.
3. Il l’indiquait d’ailleurs formellement dans le décret lui-même, qui porte bien sa marque.
LA CRISE SOCIALE DE i848
Louis Blanc résistait avec opiniâtreté ; il acceptait de changer un mot ou une phrase; mais, sur le fond, il restait intraitable. Marche l’appuyait de sa présence, comme, au dehors, la foule l’appuyait de ses cris.
La discussion menaçait de s’éterniser. Plusieurs des membres du gouvernement s’étaient déjà éloignés, appelés par des affaires urgentes. Garnier-Pagès, croyant, cette fois encore, qu’un discours suffirait à dégager le gouvernement, et confiant dans son éloquence, entraîne Marche vers une fenêtre ouverte au milieu de la façade, et, monté sur le reboi'd, appuyé sur l’ouvrier mécanicien debout à ses côtés et agitant un drapeau, il parle; sa voix se perd dans la place immense, où la foule la plus proche a fait un moment silence; par habitude, elle applaudit, elle crie : Vive le Gouvernement provisoire ! Marche à son tour essaie de prononcer quelques mots. Ils retournent à la salle où se tient le Conseil.
Ils y retrouvent Louis Blanc, qui leur présente à nouveau le décret signé de lui. Garnier-Pagès, tout enivré encore des acclamations qui l’ont accueilli, et qui croit avoir gagné la bataille, le signe de confiance après quelques explications. Marche satisfait disparaît enfin. Les autres membres du gouvernement sont absents ou absorbés par d’autres occupations ; on ne les consulte pas : on ajoute seulement leurs noms sur le manuscrit avant de l’envoyer au Moniteur b
i. Cela explique comment le décret consacrant le droit au travail porte les noms de Marie ou de Lamartine, par exemple, qui avaient si énergiquement refusé de l’accepter. « La proclamation fut définitivement rédigée. Signée d’abord par MM. Garnier-Pagès et Louis Blanc, elle fut revêtue ensuite de la signature de tous les membres du gouvernement », écrit Garnier- Pagès ( op . cit., VI, p. 58.) On saisit la nuance. Marie la souligne dans une de ses notes reproduite par M. Chérest (op. cit., p. 189) : « Le décret du a5 n’avait point été discuté ni délibéré en gouvernement.... Seulement, à côté de la signature de M. Louis Blanc, figurait la signature de M. Garnier- Pagès, signature donnée de confiance.... Je n’accuse pas, je raconte. Je reconnais que chacun de nous avait, de l’aveu de tous, un pouvoir en quelque sorte dictatorial, et que les actes émanés d’un seul étaient, par fiction politique, considérés comme l’œuvre de tous. Supprimez cette fiction : tout gouvernement devenait impossible dans ces journées où il ny avait place que pour l’action, où cette action devait être aussi rapide que les événements, plus rapide même.... C’est à la vérité historique à mettre la réalité ù la place des fictions, et à mesurer la responsabilité morale des actes que nous n’avons pas consentis ». La vérité historique cependant oblige à constater qu’aucun des membres du gouvernement ne protesta jamais contre l'apposition de sa signature sur le décret du a5 février.
LE DROIT AU TRAVAIL
Ainsi parut ce décret, qui semblait faire de la Révolution de Février une révolution sociale. A vrai dire, son importance fut infiniment moindre. Si aucun membre du gouvernement n’osa, les jours suivants, protester contre sa publication, la majorité fut tacitement résolue à laisser lettre morte cette « promesse sans avenir, parce qu’elle était sans vérité » b Une telle déclaration n’eût pu avoir de valeur que si Louis Blanc avait été chargé de l’appliquer, parce qu’il lui eût donné la signification la plus large : celle d’un engagement de remanier complètement la société. L’on ne peut pas dire que ses collègues de la majorité aient manqué à leur promesse : ils s’étaient engagés à « garantir l’existence de l’ouvrier par le travail » ; ils l’ont fait strictement en ouvrant les ateliers nationaux; ils l’auraient fait d’ailleurs sous la pression des circonstances, même sans avoir promulgué le décret du 25 février; si l’on veut cependant voir dans cet expédient désastreux une application du principe posé, il faut reconnaître qu’ils lui ont donné l'interprétation la plus étroite possible, et pris la mesure la plus éloignée des conceptions de Louis Blanc : nous verrons même qu’elle eut en partie pour but de le combattre. L’auteur de l’Organisation du travail , victorieux en apparence, ne conquérait donc en réalité qu’une formule sans portée; il devait toujours en être ainsi, tant que les moyens d’action resteraient entre les mains de ses adversaires. Mais, avant de retracer les efforts qu’il fit pour les conquérir — - ce qui est le fond même de l’histoire du Gouvernement provisoire — il faut s’arrêter à l’épisode le plus retentissant de l’assaut socialiste au lendemain de la chute de la Monarchie, celui du drapeau rouge.
Le Gouvernement provisoire dut faire face, en réalité, à deux manifestations en faveur du drapeau rouge, l’une dans l’après-midi du 25 février, l’autre dans la matinée du 26. Il
i. Expression de Marie. Cliérest, loc. cit.