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semble bien que la seconde ail été véritablement organisée; la première, — qui fut la plus dramatique cl que marque la phrase fameuse de Lamartine — paraît avoir été toute spontanée, et c’est cette absence de préméditation, de mot d’ordre, de chef qui explique qu’elle ail échoué : la foule, galvanisée soudain, au hasard d’un incident, par une idée qui répond bien à un sentiment intime et général, réclame avec frénésie l’adoption du drapeau rouge; elle obéit à un sentiment impulsif que peut combattre un sentiment de même nature, aussi brusquement provoqué par une parole heureuse et éloquente; de même que l’enthousiasme pour le drapeau rouge avait presque instantanément gagné de proche en proche, l’attendrissement pour le drapeau tricolore gagnera subitement, faisant tache d’huile autour de Lamartine, depuis les premiers rangs de ses auditeurs jusqu’aux extrémités de la place de Grève. Ce revirement ne se serait pas produit si, comme en d’autres circonstances, ses adversaires, au lieu de former de petits groupes isolés et sans liens, noyés dans la masse populaire et, par conséquent, impuissants, avaient, pour une action préméditée, encadré solidement et en nombre la foule inorganique qu’ils auraient maintenue et dirigée vers un but précis.
On aurait donc tort de voir, dans la grande clameur du 25 février en faveur du drapeau rouge, une tentative consciente contre tout ou partie du Gouvernement provisoire. La foule, qui acclame et exige le nouvel emblème révolutionnaire, ne le fait pas par hostilité envers ceux-ci ou ceux-là; l’idée la séduit, et c’est tout. Certes, mêlés à elle, il y a certains hommes et certains groupes d’hommes qui, aussitôt, vont essayer de faire servir cette ardeur à une œuvre de destruction : ils sont à l’aflut de l’incident qui leur permettra de déchaîner la colère de la masse, aussi brusque et aussi formidable que son enthousiasme ; ils espèrent profiter de la résistance des hommes de l’Hôtel de Ville pour les faire balayer. Mais ils restent peu nombreux et isolés; les manifestants, en immense majorité, ne voient pas si loin : ils veulent le drapeau rouge, et pas autre chose.
Ils veulent le drapeau rouge parce qu’il est le symbole de
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leur victoire et le symbole en même temps d’un nouvel ordre de choses. Dans l’histoire révolutionnaire, depuis cinquante ans, les questions de drapeau ont joué un grand rôle : on pourrait même résumer en quelque sorte cette histoire, dans la lutte de deux drapeaux, dont 1789, 1815, 1830 sont les épisodes retentissants. L’ouvrier, en 1830, s’est battu pour les « trois couleurs » : ce sont elles qui ont flotté sui les barricades, et c est leur réapparition qui a consacré la victoire. En 1848, leur prestige s’est affaibli à ses yeux : avant la révolution de Juillet, elles personnifiaient la Révolution et 1 Empire contre la réaction et l’ancien régime; en Février, le drapeau tricolore est devenu le drapeau de la bourgeoisie et de Louis-Philippe plus que le drapeau du peuple; ce qu il représente de gloire militaire (et ce par quoi il pourrait tenir au cœur d’une population ouvrière très chauvine) s’est même obscurci, depuis dix-huit ans de politique trop eflacée à l’extérieur, et bien des démocrates le traitent dédaigneusement de drapeau de la « paix à tout prix 1 ».
Le drapeau rouge, arboré dès 1832 sur les barricades républicaines, signe de ralliement de l’insurrection lyonnaise qui y inscrit la devise : « Vivre en travaillant ou mourir en combattant », déployé à chacune des émeutes qui troublent la Monarchie de Juillet, est devenu peu à peu le symbole des revendications démocratiques et surtout populaires. Pendant les journées de Février, son apparition a marqué l’entrée en ligne des masses ouvrières, et maintenant, il flotte sur toutes les barricades : il est vraiment le drapeau de la victoire.
Les théoriciens, comme Louis Blanc, quand ils le défendront, argueront que le blanc du drapeau tricolore symbolise la monarchie, que le bleu et le rouge représentent le tiersétat parisien, et que leur union n’est plus qu’un anachronisme, puisque la monarchie a disparu à jamais et que le règne du prolétariat doit remplacer le règne du tiers-état ; l’ouvrier ne
i. Cf. Louis Blanc, op. cit., p. 117. Cf. également Delvau, Histoire de la Révolution de Février , p. 3 1 3-3 1 4 : « Le drapeau tricolore, quoique illustré par les guerres de la Révolution, n’avait-il pas été souillé, déshonoré par dix-huit années d’une paix honteuse?... Est-ce que ce n’était pas une profanation de faire disparaître le haillon révolutionnaire, pour y substituer un lambeau souillé par lunt de souvenirs néfastes ? »
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voit pas aussi loin, mais il ale sentiment qu un nouvel oïdie de choses est né, qu’il doit avoir son symbole particulier, et qu’à lui, peuple, il lui faut un autre étendard qu à la bourgeoisie. Si le gouvernement conserve le drapeau tricolore, c’est que rien n’est changé, sinon la forme politique; mais, s’il adopte le drapeau rouge, c’est que 1 heure des transformations profondes a sonné, c’est une promesse définitive de réformes qui transformeront l’ordre économique et social. Ainsi raisonne le prolétaire; ainsi raisonne également le bourgeois, et c’est pour cela que le rejet du drapeau rouge provoquera un tel soulagement dans toutes les classes de la société qu’épouvante le socialisme.
Enfin, pour se rendre un compte exact de ce que fut cette heure fameuse de la Révolution de Février, il convient de remarquer qu’il n’y eut pas un unique épisode du drapeau rouge mais plusieurs. Il serait erroné de se représenter un assaut formidable et unique dirigé par la loule contre 1 Hôtel de Ville, puis Lamartine apparaissant sous un des porches, prononçant une phrase éloquente, et la loule, subjuguée, se retirant en brisant et en déchirant les drapeaux qu’elle avait apportés. La réalité fut certainement moins théâtrale et plus complexe. A l’heure où se produisirent les manifestations, c’est-à-dire entre trois et quatre heures, l’encombrement de la place de Gi’ève et de l’Hôtel de Ville, que nous avons décrit, était à son comble ; bien difficilement pouvait-on se frayer un passage sur la place; il était presque impossible de pénétrer dans le monument, et presque impossible également de circuler à l’intérieur. Dans ces conditions, il y eut, non pas un seul, mais plusieurs, pour ne pas dire beaucoup d’incidents du drapeau rouge : pendant près d’une heure, non seulement Lamartine, mais Garnier-Pagès, mais Marie, mais les hommes de bonne volonté qui les entouraient, sortirent, appelés par le danger, de la salle où ils délibéraient, haranguèrent, pressèrent, supplièrent la foule du dedans et celle du dehors ; ils parlèrent dans les couloirs, dans les salons, par les fenêtres, sur les escaliers. Leur voix ne portait pas loin, et, comme la veille, il fallait à chaque instant reconquérir le terrain qu’on croyait gagné. Nous veri’ons
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que la phrase fameuse de Lamartine sur les deux drapeaux ne marqua même pas l’instant décisif de cette lutte sans cesse renouvelée, mais qu’il dut, après comme avant, redoubler d’efforts et d’éloquence, pour créer, peu à peu, et de proche en proche, cette sorte d’atmosphère favorable qui, grâce à des circonstances heureuses et au génie de l’orateur, permit le triomphe définitif.
Les membres du Gouvernement provisoire avaient profité du calme relatif qui avait suivi le départ de Marche et de ses compagnons, pour essayer de remettre quelque peu d’ordre dans les diverses administrations, et la plupart d’entre eux s’étaient rendus à leurs ministères respectifs avec l’espoir d’y réorganiser les services. Vers quatre heures, seuls restaient dans la pièce contiguë à la salle du Trône, toujours transformée en salle des délibérations, Lamartine, Marie et Garnier-Pagès 1 ; la foule continuait à les y presser, toujours tumultueuse, souvent menaçante et soupçonneuse ; pour essayer de la calmer, Garnier-Pagès et Louis Blanc avaient envoyé à l’impression une proclamation « invitant les citoyens de Paris à se défier de tous les bruits que feraient courir des gens mal intentionnés », et, à un autre moment, Martin (de Strasbourg) avait même dû faire circuler un morceau de papier portant les simples mots : Vive la République! signés par l’un des membres du gouvernement.
Tout à coup, brusquement, comme à un signal donné, « des coups de fusil partent en l’air, se répètent sur toute la place, et font un roulement continu pendant plusieurs minutes; quelques balles labourent la façade de l’Hôtel de Ville, et d’immenses clameurs se mêlent au bruit de la fusillade 2 3 ». Les quelques membres du gouvernement se regardent, anxieux; autour d’eux, une sorte de panique se produit; la foule qui les entoure reflue brusquement, comme aspirée au
i. Garnier-Pagès, op. cit., t. VI, p. 65. Louis Blanc se trouvait égale¬
ment dans l’Hôtel de Ville, sans doute ailleurs, puisqu’il fut porté en triomphe au moment le plus critique. (Cf. Lamartine, op. cit., I. I, p. 076, et la lettre de Corbon citée par Louis Blanc, op. cit., t. I, p. 12/j.)
3. Elias Régnault, op. cit., p. m. Cf. également Garnier-Pagès, op. cit., t. VI, p. 68-70, et Lamartine, op. cit., t. I, p. 357-3Si.
dehors; Lamartine, Marie, Garnier-Pagès restent presqueseuls, entourés de quelques fidèles 1, tandis qu’ils entendent le tumulte soudain de la place pénétrer dans l’Hôtel de Ville, et son grondement se rapprocher d’eux, à travers les escaliers et les salles....
Tous crurent alors à une tentative dirigée contre le gouvernement, à une conjuration ourdie dans l’ombre et qu’un mot d’ordre faisait subitement éclater, à un assaut de tous les éléments de désordre que renfermait Paris, enrégimentés par des fanatiques, et rêvant, les uns de pillage, les autres d’une nouvelle Terreur, le drapeau rouge étant le symbole de l’un et de l’autre 3. En réalité, nous l’avons vu, il semble bien qu'il n'v eut pas autre chose qu’une sorte de convulsion spontanée de la masse populaire, soudain soulevée par la contagion d’une pensée unique, convulsion d’ailleurs infiniment dangereuse pour le gouvernement, tant par elle-même que par le parti qu’en pouvaient tirer les mécontents contre lui.
Un témoin oculaire, très digne de foi, Corbon, a donné à cette exaltation populaire une origine tout accidentelle qu'il est intéressant de rapporter, car, s’il grossit peut-être trop un incident particulier, son récit donne, en tous cas, une peinture extrêmement vivante de ces heures tragiques :
« Prié par plusieurs membres du Gouvernement provisoire de me mettre à sa disposition avec mes amis du journal l'Atelier, raconte-t-il s, je revenais, le vendredi 25, dans le milieu du jour, à l’Hôtel de Ville, où j'avais passé la nuit précédente. La foule, qui encombrait l’escalier et les abords de l’appartement où se tenait le gouvernement, était tellement compacte, qu’après de longs efforts je dus renoncer à arriver au but et me réfugier, avec deux amis qui m’accompagnaient, dans le grand salon, dont les fenêtres donnent toutes sur la place.
« Il était dans un état de délabrement qui lui donnait plutôt
i. Garnier-Pagès (loc. cit.) a conservé quelques noms : Duclerc, Mallefille, Dartigues, Delanoue, Ortaire, Fournier, Pensée....
a. Cf. Lamartine, op. cit., t. I, p. 3i2-324.
3. Dans une lettre au Siècle, reproduite par Louis Blanc, vp. cit., t. I, p. ia3.
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1 air d un corps de garde que du salon d’honneur de l’Hôtel de Ville. Attendant depuis quelque temps une complète restauration, il n'avait pour meubles que deux ou trois tables de cabaret, apportées dans la nuit, des verres, deux ou trois bouteilles. Pour sièges, quelques tabourets. Contre le mur du fond se trouvaient encore deux canapés recouverts de velours rouge, restes de l’ancien ameublement....
« •••• Il y avait là trois ou quatre personnes seulement quand nous y arrivâmes, mes deux compagnons et moi. Au fond de la salle était un individu de haute taille, la tête grisonnante, à face large et enluminée, qui avait une plaie à la tempe droite. Un jeune homme, en uniforme de chirurgien, sous-aide de la garde nationale, le pansait. Nous nous assurâmes que le blessé était un individu qui tout simplement s’était laissé choir sur les pavés d’une barricade.
« Après lui avoir entouré le front d’un bandage blanc, le chirurgien fit monter le blessé sur une table, contre l’une des fenêtres, et le montra à la foule immense qui se pressait sur la place. Il fut pris pour un combattant de la veille et salué par de longs applaudissements. Le chirurgien, voyant l’effet qu’il avait produit, eut la pensée d’en produire un autre, toujours avec le même individu. Ayant avisé les canapés, il prit ses ciseaux de pansement, et, en un clin d’œil, il enleva le velours rouge de l’un d’eux, le jeta comme un voile sur la tête du blessé, et exposa de nouveau celui-ci à la vue des masses populaires.
« L’effet réussit parfaitement, et, tout heureux de son idée, le sous-aide, ayant retiré son homme, jeta à la foule le velours rouge. Non content de cela, il fit l’opération au second canapé, avec l’aide, il faut le dire, de l’un de mes deux compagnons, et le second morceau de velours suivit la même route que le premier. Nous regardâmes tous ce qu’en bas on allait faire de ces deux pièces.
« Dans le groupe qui les avait reçues, des voix s’écrièrent : « 11 faut en faire des drapeaux! » L'idée prit bien; deux manches à balai furent bientôt trouvés, et les deux pièces de velours, hissées au bout, furent promenées parmi la foule. »
C’est alors, sans doute, qu’apparut tout à coup, peut-être
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suggérée par un adversaire du pouvoir nouveau, l’idée de porter ce drapeau improvisé jusqu’au Gouvernement provisoire et de le lui faire saluer comme l’étendard nouveau de la République, idée qui répondait trop bien au sentiment de la foule pour ne pas l’envahir toute en un instant,... et la formidable poussée se produisit : Lamartine, quelques instants plus tard, devait se trouver face à face, sous un des porches, avec le lambeau de velours rouge, ballotté par les remous de la foule qu’il ne pouvait franchir b
L’épisode conté par Corbon est donc à la source de la manifestation du 25; en eut-elle d’autres? C'est possible, pour ne pas dire probable. Les vainqueurs de Février en tous cas n’avaient pas attendu qu’on leur jetât des morceaux d’étoffe par les fenêtres de l’Hôtel de Ville pour arborer des drapeaux rouges : il y en avait un peu partout sur les barricades2, et il en flottait certainement déjà plus d’un sur la place de Grève au moment où un sous-aide chirurgien eut l’idée de découper un canapé.
Cette floraison de pavillons insurrectionnels dans Paris pouvait-elle coexister avec le maintien officiel du drapeau tricolore? C’était peu probable; le moindre incident devait provoquer un conflit entre les deux emblèmes; et ce conflit se produisit le 25 février vers trois heures. Ainsi peuvent se résumer les faits, et il faut ajouter que de la solution de ce conflit dépendait le caractère que revêtirait la Seconde République aux yeux, non seulement de la France, mais de l'Europe; car tous, bourgeois, paysans, prolétaires attendaient anxieusement qu’un signe quelconque les fixât sur ce que préparait l’avenir : le triomphe du drapeau tricolore sur le drapeau rouge parut être ce signe décisif, et ainsi s’explique l’importance qu’a conservé dans l’histoire ce moment de la Révolution de Février.
Nous avons laissé Lamartine, Marie et Garnier-Pagès, émus par la fusillade et les clameurs, presque seuls dans