Garnier-Pagès, loc. cit., p
2. Odilon Barrot en avait rencontré un. dès le 2 4 au matin, sur la grande barricade de la Porte Saint-Denis, qu’il ne put franchir.
LE DROIT AU TRAVAIL
leur salle de délibérations soudain désertée, au moment où des messagers bouleversés viennent leur apprendre que la foule furieuse réclame le drapeau rouge. Nous savons aussi qu’à cette minute angoissée, ils voient dans ce pavillon sanglant l’emblème de la Terreur certainement, du pillage et de l’anarchie peut-être. Et, très bravement, très simplement, ils furent tout de suite décidés à périr plutôt que de capituler. Ils ne songèrent même pas à fuir ou à se cacher, car c’eût été, dans leur esprit, céder la place à une horde sanguinaire qui eût mis Paris et la France à feu et à sang : leur devoir était de lutter jusqu’au bout, et ils n’hésitèrent pas à affronter la mort pour l’accomplir. A quelqu’un qui les pressait de se retirer, de disparaître s’ils ne voulaient être jetés par les fenêtres :
— Mais, répondit Duclerc, c’est la seule manière honorable de sortir d’ici h
Et, loin de se dérober, ils vont au-devant de l'émeute. Pendant que Garnier-Pagès, ouvrant la fenêtre la plus voisine, harangue d’en haut la foule, Lamartine, comme la veille au soir, sort pour aller, dans les pièces les plus proches, tenter d’arrêter l’assaut de la foule à force d’éloquence; Marie l’y avait déjà précédé et se prodiguait dans ce rôle ingrat. Mais, de même encore que pendant la soirée précé-
i. Garnier-Pagès, loc. cit., p. 66. Dans la lettre que nous citons plus haut, Corbon, après avoir raconté que les morceaux de velours rouge, hissés sur des manches à balai, furent promenés dans la foule, ajoute : « Jusque-là, rien de grave et rien d’offensif. Mais des individus toqués par la peur du drapeau rouge, ou des intrigants voulant faire les bons apôtres auprès du gouvernement, arrivèrent à lui tout effarés, jetant le cri d alarme, disant que l’ennemi était aux portes, que le parti rouge arrivait en masses profondes avec son drapeau en tête, et que la patrie courait les plus graves et les plus imminents dangers ».
Il est certain que Lamartine et ceux qui l’entouraient se sont, trompés sur le véritable caractère de la manifestation et se sont exagéré les dangers qu’ils couraient. Mais ici, Corbon exagère en sens inverse, : il est impossible de nier la formidable poussée qui se produisit sur l’Hôtel de Ville ni même la décharge, nullement dirigée contre le gouvernement d’ailleurs, qui l’accompagna. Corbon ajoute :
« Le gouvernement, qui ne connaissait la manifestation que par ce qu on lui en apprenait, crut à la réalité de ce qu’on lui disait. Il prit immédiatement la résolution d aller au-devant de ce qu’il croyait être le danger et il y alla bravement. En cette circonstance, chacun de ses membres était parfaitement résolu à donner sa vie pour épargner à la République une crise qui eût pu la perdre. »
Quentin-Bauchart. — Crise sociale de 1848.
LA CRISE SOCIALE DE i848
dente, ces efforts de quelques hommes isolés restaient vains et se trouvaient toujours à recommencer : accueillis généralement avec déférence, écoutés par les plus proches, ils n’avaient pas grand’peine à les convaincre, à les faire reculer ; mais ils ne gagnaient ainsi que quelques mètres carrés qu’un nouveau Ilot envahisseur leur faisait immédiatement reperdre.
Tout le poids de cette résistance extraordinaire de quelques hommes contre une foule en folie retombait sur Lamartine. Quand un nouvel assaut refoulait les quelques défenseurs du gouvernement, c’est lui qu'ils appelaient avec angoisse, n’ayant plus d’espoir que dans un miracle de son éloquence; mais toujours le miracle se produisait. 11 paraissait derrière ceux qui lui frayaient un passage en criant son nom ; son aspect seul, sa haute taille, son masque superbe qu’il s’efforçait de rendre impassible, provoquaient l’attention, parfois même les applaudissements; puis il parlait, et les périodes magnifiques coulaient de ses lèvres, vibrantes, chaudes, colorées, et d’une action vraiment merveilleuse sur le peuple. L’une surtout de ces improvisations est restée célèbre, et peu de phrases eurent autant de retentissement que celle qui la termine. On nous permettra de laisser Lamartine lui-même décrire la scène et reproduire (en les polissant d’ailleurs quelque peu)' les paroles qu’il prononça.
« Une faible porte qui pouvait à peine laisser passer deux hommes de front servait de digue à la foule arrêtée par son propre poids. Lamartine soulevé par les bras et sur les épaules de quelques bons citoyens s’y précipita. Il la franchit précédé seulement de son nom, et se retrouva de nouveau seul en lutte avec les flots les plus tumultueux et les plus écumeux de la sédition....
i. On peut avoir un exemple du travail de mise au point littéraire qu’il fit subir à ses improvisations en les rééditant dans son Histoire de la Révolution de 18U8, en comparant, par exemple, son discours du 25 février à la Chambre, tel qu’il figure au Moniteur , et tel qu’il le présente dans son ouvrage. Il a de même certainement dramatisé encore la scène déjà si dramatique et il faut penser trouver dans le passage que nous citons moins un récit exact qu'une impression générale très vivante et suffisamment proche de la vérité pour nous la faire revivre, telle que la vit Lamartine.
LE DROIT AU TRAVAIL
» A la fin quelques hommes dévoués parvinrent à traîner jusqu’à lui un débris de chaise de paille sur laquelle il monta comme sur une tribune chancelante que soutenaient les mains de ses amis. A son aspect, au calme de sa figure qu’il s’efforçait à rendre d’autant plus impassible qu’il avait plus de passions à réfréner, à la patience de ses gestes, aux cris des bons citoyens implorant le silence pour lui, la foule dont un spectacle nouveau commande toujours l’attention, commença à se grouper en auditoire et à éteindre peu à peu ses rumeurs.
» Lamartine commença plusieurs fois à parler ; mais à chaque tentative heureuse pour faire dominer son regard, son bras et sa voix, sur le tumulte, la voix de Lagrange haranguant de son côté un autre peuple par la fenêtre faisait remonter dans la salle des éclats gutturaux, des lambeaux de discours et ces hurlements de foule qui étouffaient les paroles et l’action de Lamartine et qui allaient faire triompher la sédition par la confusion. On calma enfin Lagrange, on l’arracha de sa tribune... et Lamartine, dont le parti grossissait avec le péril, put enfin se faire entendre de ses amis et de ses ennemis.
» Il calma d’abord ce peuple par un hymne de paroles sur la victoire si soudaine, si complète, si inespérée même des républicains les plus ambitieux de liberté. Il prit Dieu et les hommes à témoin de l’admirable modération et de la religieuse humanité que la masse de ce peuple avait montrée jusque dans le combat et dans le triomphe; il fit ressortir cet instinct sublime qui avait jeté la veille ce peuple encore armé, mais déjà obéissant et discipliné, entre les bras de quelques hommes voués à la calomnie, à l’épuisement et à la mort pour le salut de tous.
» A ces tableaux la foule commençait à s’admirer elle-même, à verser des larmes d’attendrissement sur les vertus du peuple, l’enthousiasme l’éleva bientôt au-dessus de ses soupçons, de sa vengeance et de ses anarchies.
» — Voilà ce qu’a vu le soleil d’hier, citoyens! continua Lamartine. Et que verrait le soleil d’aujourd’hui? — Il verrait un autre peuple d’autant plus furieux qu’il a moins
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d’ennemis à combattre, se défier des mêmes hommes qu il a élevés hier au-dessus de lui; les contraindre dans leur liberté, les avilir dans leur dignité, les méconnaître dans leur autorité qui n’est que la vôtre; substituer une révolution de vengeances et de supplices à une révolution d unanimité et de fraternité; et commander à son gouvernement d’arborer en signe de concorde l’étendard de combat à mort, entre les citoyens d’une même patrie; ce drapeau rouge qu’on a pu élever quelquefois, quand le sang coulait, comme un épouvantail contre des ennemis qu on doit abattre aussitôt après le combat, en signification de réconciliation et de paix! J’aimerais mieux le drapeau noir qu on lait flotter quelquefois dans une ville assiégée comme un linceul, pour désigner à la bombe les édifices neutres consacrés à l’humanité et dont le boulet et la bombe même des ennemis doivent s’écarter. Voulez-vous donc que le drapeau de votre république soit plus menaçant et plus sinistre que celui d’une ville bombardée?
» .... — Citoyens, vous pouvez faire violence au gouvernement, vous pouvez lui commander de changer le drapeau de la nation et le nom de la France. Si vous êtes assez mal inspirés et assez obstinés dans votre erreur pour lui imposer une république de parti et un pavillon de terreur, le gouvernement, je le sais, est aussi décidé que moi-même à mourir plutôt que de se déshonorer en vous obéissant. Ouant à moi, jamais ma main ne signera ce décret! Je repousserai jusqu’à la mort ce drapeau de sang, et vous devriez le répudier plus que moi ! car le drapeau rouge que vous nous rapportez n’a jamais fait que le tour du Champ de Mars traîné dans le sang du peuple en 91 et en 93, et le drapeau tricolore a fait le tour du monde avec le nom, la gloire et la liberté de la patrie !
» A ces derniers mots, Lamartine, interrompu par des cris d’enthousiasme presque unanimes, tomba, de la chaise qui lui servait de tribune dans les bras tendus de tous côtés vers lui!... Un ébranlement général secondé par les gestes de Lamartine et par l’impulsion des bons citoyens fit refluer l’attroupement qui remplissait la salle jusque sur le palier
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du grand escalier aux cris de : Vive Lamartine! Vive le drapeau tricolore ! 1 »
Une telle victoire, pour éclatante qu’elle fût, n’était cependant pas définitive; les membres du gouvernement devaient se trouver condamnés à s’épuiser en vains efforts, toujours à recommencer, tant que la foule massée sur la place pousserait sans cesse dans l’Hôtel de Ville de nouveaux partisans du drapeau rouge : c’était elle qu’il fallait aller convaincre, et c’est ce que tenta Lamartine.
Ce n’est pas sans peine qu’entouré de son groupe de défenseurs dévoués, et accompagné peut-être de quelques autres membres du gouvernement, il réussit à franchir le tourbillon humain qui rendait inaccessible le porche de l’Hôtel de Ville, et à se hisser sur une chaise boiteuse, face à l’immense foule qui débordait de la place de Grève.
De chaleureux applaudissements l’accueillirent2. La population ouvrière qui assiégeait l’Hôtel de Ville, en réclamant le drapeau rouge, n’était certainement pas, dans son ensemble, mal disposée pour le gouvernement. Çà et là cependant, quelques meneurs essayaient d’exploiter l’agitation et de provoquer des murmures; mais ils ne « s’y essayaient qu’avec timidité, de peur, assurément, de se faire un mauvais parti 3 ».
De nouveau, Lamartine parla; il « fut écouté avec un profond recueillement 4». Une fois de plus, il remua profondément les masses populaires par la magie de son éloquence; il avait à peine terminé, « que les gens du peuple lui prenaient les mains et les lui embrassaient avec une effusion indicible »; un mendiant tout ensanglanté se jeta dans ses bras3; Louis Blanc, qui l’avait rejoint, fut « enlevé et porté en triomphe; et l’on n’entendait que les cris de ; Vive le Gouvernement provisoire! Vive la République! cent