‹ La crise sociale de 1848;Chapitre 98 sur 158 · Léon Faucher, toc. cit · texte numérisé non relu

Léon Faucher, toc. cit

LE LENDEMAIN DE LA REVOLUTION

quels que soient ses chefs1 », par cela seul que c’est un gouvernement, c’est-à-dire un principe d’ordre.

L’évanouissement subit et complet de la famille royale8, l’absence de tout homme capable de grouper derrière lui les forces encore vives de la Monarchie de Juillet3, une sorte de colère aussi de la classe moyenne elle-même contre un régime qui, s’effondrant sans résistance, entraîne avec lui ses intérêts essentiels4, facilitent le mouvement général de ralliement qui entraîne pêle-mêle vers l’Hôtel de Ville, en moins de huit jours, aussi bien les représentants du commerce, de la banque, de l’industrie, de l’agriculture, que la magistrature avec le barreau, que le clergé tout entier, que la presse pour une fois unanime®, et enfin que l’armée, dans la personne de ses chefs les plus considérables et, pourrions-nous dire, les plus inquiétants pour le nouvau pouvoir, tels que Castellane, Changarnier et Bugeaud. En province non plus, aucun foyer d’opposition, même éphémère, ne s’est nulle part créé, et partout les autorités, plus soucieuses de maintenir l’ordre que de résister à un mouvement insurrectionnel victorieux à Paris, ont de bonne grâce facilité la transition et parfois contribué à l’organisation d’administrations provisoires.

Ainsi soutenu des vœux des classes moyennes et à l’abri d’une tentative de réaction, le Gouvernement provisoire, d’autre part, au lendemain immédiat de la révolution, trouvait, une fois l’effervescence du combat tombée, un accueil sympathique de la part de la population ouvrière

1. Léon Faucher, loc. cit. « Nous voilà en République, sans enthousiasme, mais décidés à nous y cramponner, car c’est la seule chance de salut qui nous reste », écrit Mérimée, le 3 mars (A. Filon, op. cil. , p. 1 8 1 ).

2. Le 3 mars, le duc d’Aumale, gouverneur général de l’Algérie, résignait ses fonctions et partait pour l’Angleterre, accompagné du prince de Joinville. Avec lui disparaissait la dernière possibilité d’une résistance ouverte.

3. Le général de Castellane, qui commandait la division de Rouen, avait songé un moment à réunir a5 ooo hommes vers Mantes et à convoquer les Chambres au Havre; » mais pour cela, dit-il, il aurait fallu un drapeau : je ne pouvais pas me proclamer roi de France ». ( Journal , t. IV, p. 33 et su.iv.).

4. Cf. Beaumont-Vassy, Histoire de mon temps, t. IV, p. 1 48.

5. Cf. l’article fameux d’Emile de Girardin dans la Presse : Confiance ! Confiance !

Quentin-Bauchart. — Crise sociale de 1848. G

parisienne. Celle-ci, un peu désorientée d’une victoire aussi complète et aussi facile, montrait surtout une sorte d étonnement joyeux; le succès lui donnait une immense confiance dans l'avenir; elle avait une tendance à voir en beau les hommes et les choses, et ne demandait en somme qu’à faire crédit à ceux qui symbolisaient sa victoire même, puisqu’elle les avait installés à l’Hôtel de Ville.

D’ailleurs, aucun sentiment de vengeance ni de cupidité chez ces hommes qui ont conscience d’avoir été opprimés la veille par un ordre social injuste, que la gêne, la misère même guettent demain, et qu’aucune barrière matérielle ne maintient plus. 11 n’y a plus d’armée, plus de police, mais seulement des ouvriers armés, surexcités par le combat ; on comprend que la bourgeoisie, la petite comme la grande, se soit demandé avec angoisse : comment cela va-t-il se passer? Or cela ne se passe pas mal. « Ce qui domine dans la grande ville enfiévrée, selon le mot de M. Georges Renard1, c’est une sorte d’anarchie bon enfant. » « Paris avait l’air d’être en fête », dit un témoin2; partout des cris de joie, des chants, des rires, des coups de feu continuels aussi, en signe d’allégresse; aux environs de Paris quelques attentats isolés, sur l’importance et le caractère desquels nous reviendrons, mais, dans la ville même, une volonté évidente de réprimer tout désordre, de condamner toute violence, de ne pas déshonorer par le meurtre ou le vol une révolution qui marque le début d’une ère nouvelle de justice et de bonheur.

« Tout le monde, rapporte Pourniès de la Siboutie3, était surpris de l’ordre et de la tranquillité de Paris. Jamais il ne se commit moins de vols, jamais les rues ne furent plus sûres. » « Il y a, écrit Mérimée le 3 mars4, une chose qui fait honneur à la nation, c’est le peu de désordre après une crise semblable. Les gens qui ont pris les Tuileries et qui n’avaient pas un sou dans leur poche n’ont, rien volé. J’ai vu

r. Histoire socialiste , ix, La République de iSU8, p. 12.

2. Pourniès de la Siboutie, Souvenirs d'un médecin de Paris, dans la Revue Hebdomadaire du 22 janvier 1910, p. 5o3.

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