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A la comtesse de Montijo (Filon, op. cit., p

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des ouvriers en guenilles rapporter des objets d’un prix inestimable et monter la garde au milieu des chambres remplies de vaisselle et de bijoux. » Spontanément, un embryon de police naît d’un besoin unanimement ressenti : tandis que Caussidière, retranché à la Préfecture avec ses Montagnards , les transmuait en gardiens de la paix, et, suivant son mot fameux, s’apprêtait à « faire de l’ordre avec du désordre », les élèves de Saint-Cyr et de Polytechnique, dès le 26 février, dirigeaient des patrouilles de volontaires à travers la ville, désarmaient les hommes ivres et faisaient remettre les pavés en place; partout où il y avait quelque chose à garder, ou quelque désordre à craindre, on trouvait un homme du peuple, armé d’un fusil, qui, de lui-même, s’était constitué gardien de l’ordre et de la propriété. Puis, peu à peu, les choses se régularisèrent; la garde nationale reprit son service et occupa en outre les postes que le départ de l’armée avait laissés vides; de la Préfecture de Police, une nouvelle organisation sortit, rébarbative d’aspect, mais vigoureuse, et la cité retrouva, transformés évidemment, mais encore résistants, les cadres indispensables à sa vie normale 1.

Cependant, le peuple parisien « use pacifiquement son besoin d’agitation à planter des arbres de la Liberté 2 » et à députer vers l’Hôtel de Ville des délégations incessantes sous les prétextes les plus divers, mais il ne travaille pas, et c’est là le gros point noir, car il lui faut manger, et le chômage menace déjà de livrer à la faim — et aux agitateurs — ces masses populaires si joyeuses et si bien intentionnées.

1. Celle-ci reprit rapidement. Dès le 2 5, dans le quartier de la Madeleine, la baronne Boude voyait les marchands ambulants vendre leurs légumes, des ouvriers nettoyer des becs de gaz et des voitures circuler. (Paris en 4<S, p. 17.) Le 27, la circulation était rétablie dans tout Paris. (Cf. Le Mois, d’Alexandre Dumas, p. 43-45. )

2. Renard, Loc. cit. Cf. les descriptions pittoresques de ces plantations d’arbres de la Liberté et de ces députations, dans Maxime du Camp, op. cit., p. 12 i, 127; Philibert Audebrand, Souvenirs de la Tribune des Journalistes, p. 212, 281. Cf. aussi Garnier-Pagès, op. cit., t. IV, p. 189, 191.

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Au début de 1848, une crise économique d’une réelle gravité sévissait depuis de nombreux mois déjà, nous l’avons vu, sur la France entière, multipliant les chômages, augmentant la cherté de la vie, pesant sur l’existence nationale au point de provoquer des désordres ; on juge de ce que put être, dans ces conditions défavorables, la répercussion d’une révolution qui provoquait dans le monde des consommateurs aisés et des producteurs les craintes que nous avons décrites; à Paris, notamment1, où une période précédente de prospérité avait attiré entre 1840 et 1845 un afflux important de population, où de plus les travaux des fortifications avaient fait appel à une main-d’œuvre provinciale qui était demeurée dans la capitale, il existait déjà une masse flottante d’ouvriers sans travail qui se montait sans doute à plusieurs milliers : à ceux-ci il fallait maintenant joindre le nombre, beaucoup plus important encore, de ceux qui allaient trouver l’atelier fermé par suite des craintes du patron ou de l’arrêt des affaires, et celui enfin des grévistes qui allaient refuser complètement de reprendre leur tâche ou exiger des conditions qu’on leur refuserait.

Cette population de chômeurs, population qu’accroît rapidement l’aggravation inévitable de la crise, constituait, à Paris et dans les grandes villes industrielles, un péril qu’avaient connu tous les lendemains de révolution, mais qui, cette fois, par suite des circonstances antérieures déjà défavorables, par suite des aspirations des masses vers une transformation complète de l’ordre social, par suite aussi des conditions spéciales de la production à une époque de transition, revêtait une gravité toute particulière.

Des désordres s’étaient produits, en effet, sur quelques points : de ceux-ci, quelques-uns, comme les saturnales des

i. Nous étudierons plus loin, en détail, l’ensemble de la crise économique qui suivit la Révolution. Nous nous bornons ici à exposer le danger, au lendemain même du ai février, et surtout à Paris.

(iqô)

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Tuileries, le pillage du Palais-Royal, l’incendie des châteaux de Neuilly et de Suresnes1, s’expliquent par la surexcitation de la victoire, par la haine politique contre le vaincu ou la haine sociale contre le riche, et sont les résultats inévitables d’un bouleversement exploité par des malfaiteurs professionnels; mais, par contre, la plupart présentent un tout autre caractère : la destruction des machines dans le faubourg Saint-Germain à Paris, le bris des presses mécaniques chez certains imprimeurs, l’incendie d’un tissage mécanique tout récent à Reims, le 26 février, la chasse aux usuriers juifs dans l’Est, le sac des maisons de gardes forestiers en Alsace, enfin l’acharnement montré contre les voies ferrées, pour ne citer que quelques exemples, sans compter l’assaut des bureaux de péage ou d’octroi, sont l’œuvre d’intérêts particuliers depuis longtemps exaspérés, qui n’attendaient qu’une occasion de détruire ce qu’ils croyaient être la cause de leur ruine et de leur misère, débiteurs poursuivant leurs créanciers à coup de fourche, ouvriers mettant en pièces les machines qui leur retirent leur pain, voituriers et mariniers ameutant les paysans contre les chemins de fer, symbole le plus éclatant d’un progrès meurtrier. Il y avait là les symptômes d’un état d’esprit qui pouvait à juste titre inquiéter le gouvernement.

Ces désordres, graves à la vérité, restèrent à l’état de faits isolés, malgré l’insuffisance de la répression; mais, intimement lié à ces révoltes de gens privés de leur gagne-pain contre les progrès mêmes qui le leur avaient retiré, le problème du chômage se posait dans toute son ampleur, et chaque jour s’aggravait, compliqué encore par le caractère social qu’a pris la Révolution.

Depuis que le Gouvernement provisoire a reconnu par décret le « droit au travail », cette question capitale du chômage se trouve en effet transportée sur un terrain nouveau, ce qui la rend infiniment plus menaçante ; le pouvoir l’a pour ainsi dire évoquée devant lui, et, par là, semble s’être engagé à la résoudre; l’ouvrier sans ouvrage se tournera d’emblée

i. Celui-ci appartenant à Rothschild.

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vers lui, au lieu d’attendre du libre jeu des lois économiques la réouverture des ateliers privés. Certes, il était d’avance tout disposé à le faire, et, dans toute crise de ce genre, il l’a déjà fait d’instinct; mais, ce qui est grave, c’est que, cette fois, c’est le gouvernement qui l’y invite implicitement, et qui prend un engagement envers lui; de sorte que les mesures gouvernementales — mesures que d’ailleurs tous les pouvoirs issus d’une révolution ont été amenés à prendre — perdront cette fois pour les chômeurs le caractère d’une aide passagère, d’un secours spontané, pour revêtir celui d’une dette reconnue et acquittée. Et, d’autre part, cette proclamation du « droit au travail », sous peine d’être vide de sens, signifie qu’une transformation sociale est commencée, dont les signataires du décret seront les agents. L’ouvrier sait évidemment que cette transformation ne peut être immédiate, et il est disposé à leur laisser un temps raisonnable pour tenir leurs engagements : « il met trois mois de misère au service de la République », mais il entend que ce soient les derniers....

Cette crise économique, dont le Gouvernement provisoire deviendra ainsi responsable aux yeux des masses, si elle se prolonge, suffit donc à rendre sa tâche déjà très difficile; mais, à côté du danger social, il faut encore qu’il compte avec le danger politique.

Celui-ci, nous l’avons vu, n’existait plus à droite : non seulement aucune tentative de restauration monarchique n’était à craindre, mais, de plus, tous les hommes d’ordre, tous les propriétaires, faisaient bloc pour soutenir le pouvoir, quel qu’il fût. Par contre, les hommes de l’Hôtel de Ville avaient à compter avec les éléments révolutionnaires, d’autant plus redoutables qu'ils ne rencontraient devant eux aucune force organisée, ni militaire ni de police.

Ceux-ci avaient trouvé leurs cadres tout préparés dans les anciennes sociétés secrètes, qui constituaient un noyau pas

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très dense à la vérité, mais solide, capable d’attirer et d’entraîner la grande masse indécise des ouvriers parisiens. D’elles sortaient les chefs, que la violence de leur opposition à la monarchie, l’audace de leurs coups de main, l’auréole même de la prison, avaient rendus populaires : héros et martyrs de la démocratie aux heures des luttes sans espoir, défenseurs attitrés de la cause du peuple, pour laquelle ils avaient, non seulement combattu, mais souffert, ils représentaient, mieux que les bourgeois modérés de l’Hôtel de Ville, aux yeux des ouvriers, la République et la Révolution; quand les Barbés, les Blanqui, les Raspail, les Gabet, les Sobrier viendront déclarer que le Gouvernement provisoire compromet l’une et l’autre, c’est eux que croiront les masses populaires, et non les Garnier-Pagès ou les Lamartine. A la majorité modérée du gouvernement, il faut donc, pour subsister, la caution de Ledru-Rollin et de Louis Blanc, et, si ceux-ci la leur retirent, ils resteront à la merci des anciens conspirateurs devenus chefs de clubs.

Le club est en effet, pour ainsi dire, la forme de la vie politique sous le Gouvernement provisoire, fait tort compréhensible au lendemain d’une révolution dont le point de départ avait été la revendication de la liberté de réunion, et dont les principaux acteurs se trouvaient tous imbus des souvenirs des Jacobins et des Cordeliers. Ce fut donc, au lendemain du 24 février, une floraison immédiate, immense et d’ailleurs fort mêlée; en un mois, il en naquit à Paris plus de 250, et leur nombre finit par atteindre près de 450'. « Il y en a pour les hommes et pour les femmes, pour les blancs et pour les noirs, pour les Français et pour les étrangers, pour les artistes dramatiques et pour les épiciers, pour les maîtres d’études et pour les professeurs, pour les gens de lettres et pour les gens de maison, pour les étudiants et pour les ouvriers, pour les commerçants et pour les militaires démocrates, pour les francs-maçons et pour les républicains protestants. Les socialistes ont les leurs comme les modérés, les amis de l’ordre comme les amis de la fraternité. Mais 1 élément

. Alphonse Lucas, Les Clubs et les Club is te s , p. i.

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révolutionnaire domine dans ces associations politiques1. »

Quelques clubs surtout méritent ce nom d’association et sont véritablement le prolongement en plein jour de ces organisations républicaines que traquait la police de la monarchie; bien en décadence à la fin de celle-ci, et pourries d’agents provocateurs, elles reprirent, au lendemain de la victoire, une singulière vitalité sous leur nouvelle forme; elles retrouvaient, sortis de prison, leurs chefs, dont elles avaient été décapitées; elles attiraient à elles tous les ambitieux comme tous les exaltés, tous les mécontents aigris de n’avoir point leur part du pouvoir comme tous les rêveurs de régénération sociale.

Il est notamment un club qui a conservé de manière frappante son caractère d’organisation disciplinée et secrète sous la main d’un chef, c’est la Société républicaine centrale que dirige Blanqui. Cet homme maigre, au visage émacié, à la parole brève, saccadée, à la voix sifflante, un peu voilée, c est le conspirateur par excellence; et, autour de lui, une sorte de légende de terreur se crée : aussi bien Ledru-Rollin et Louis Blanc, Barbés et Caussidière que les modérés du gouvernement, et que les bourgeois dans la rue, sont portés à voir sa main dans toute agitation, à sentir sur leur tête la menace d’un coup de force inspiré et dirigé par lui, et la terreur même qu’il inspire deviendra un jour le salut du Gouvernement provisoire.

En face de lui, son ancien compagnon d’armes, devenu son ennemi le plus mortel, Barbés, le « Bayard delà démocratie », enthousiaste, loyal et courageux, extrêmement populaire dans les milieux démocratiques exaltés, allait grouper plus ou moins étroitement autour de lui ceux des anciens soldats de la cause républicaine que Blanqui ne tenait pas dans sa main; mais il ne sera jamais, comme son rival, le chef autoritaire d’un groupe restreint et fanatique : son influence au contraire rayonne, mais perd en profondeur ce qu’elle gagne

i. Georges Renard, op. cil., p. 22. « Ce fut la belle époque des clubs — cloubs — quelques malins disaient : clioubs. On se disputait sur la manière de prononcer le mot, et Ion en tirait des conséquences sur les opinions politiques : club était démoc.-soc. ; cloub était réac. ; cleub n’était pas compris. (Maxime du Camp, Souvenirs de 18b8, p. 128.)

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en étendue; quand, au milieu de mars, il fondera le Club de la Révolution, ceux qui viendront y parler sous sa présidence, les Lanueussens, les Longepied, les Marc Dufraisse, les Cahaigne, les Thoré, et plus tard les Sobrier, les Étienne Arago, seront ses amis dévoués, voire ses émules, mais non point ses soldats aveugles. Lui-même d’ailleurs, dont les idées politiques peu précises se résument dans un culte exalté de la République et de la Révolution, dont les conceptions sociales ne dépassent pas un chaud amour du peuple, restera à la fois ardent et hésitant, pris entre la crainte de la réaction et la crainte de Blanqui. Au début de mars, il ne demande qu’à appuyer le Gouvernement provisoire, où figure Lamartine, qui a contribué autrefois à obtenir sa grâce de Louis- Philippe, et où surtout le rassure la présence de Ledru-Rollin, dont les sentiments ont des affinités évidentes avec les siens. Mais il est prêt à se tourner avec la plus grande vigueur contre les modérés du National, s’il les soupçonne jamais de vouloir dévier la Révolution de son cours glorieux.

Parmi les individualistes que la vie des clubs fait surgir au premier plan, et qui vont jouer un rôle dans les agitations de mars et avril 1848 h il faut ensuite placer en bon rang P. -Y. Raspail, vétéran des luttes du début de la monarchie, que sa charité inépuisable, sa belle science de médecin, mise gratuitement au service des pauvres, ont rendu extrêmement populaire. Son club, les Amis clu Peuple , a bien réussi, et ses succès oratoires devant un auditoire étendu ont accru sa réputation et son influence; sans programme très défini, ayant, au point de vue social, la foi de tous ses contemporains dans la puissance de l’association, avant tout d’ailleurs démocrate et républicain, assez pacifique, mais extrêmement soupçonneux, il ne tardera pas à dénoncer la réaction un peu partout, et notamment dans les actes du gouvernement.

Nous n’insisterons pas sur le caractère et les idées de

i. Les théoriciens comme Proudhon, Considérant ou Pierre Leroux ne se trouvent pas poussés ainsi au premier plan. Nous les retrouverons à la Constituante : sous le Gouvernement provisoire, c’est 1 heure des hommes d’action, qu’ils aient des idées nettes, comme Louis Blanc, ou qu’ils n en aient guère, comme beaucoup de clubistes notoires.

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Cabet, que nous connaissons L Son talent d’organisateur en avait fait, à la fin de la monarchie, le chef, le prophète plutôt, d’une véritable secte, très disciplinée et très fanatique. Les Communistes icariens , réunis à la Société fraternelle centrale , y recevaient chaque soir l’enseignement du maître; celui-ci avait, dès le premier jour, donné pour mot d’ordre l’appui au Gouvernement provisoire, mais ce rêveur doublé d’un manieur d’hommes va le surveiller de près; l’ancien combattant républicain de 1831 va se réveiller en lui, avec sa crainte d’une réaction, d’un escamotage de la révolution, qui doit marquer le premier pas vers la réalisation de ses idées. L'action politique, comme chef de club, du plus notoire des communistes va d’ailleurs contribuer à faire de lui, avant deux mois, le bouc émissaire de toutes les théories atroces qu’il désavoue, et de toutes les violences qu’il déconseille.

A côté de ces réunions où, chaque soir, des auditeurs, qu’il sera facile un jour de crise de transformer en porteurs d’un mot d’ordre et en soldats, viennent boire l’éloquence des ténors de la Révolution, une tentative a ôté faite pour créer une société solidement organisée, dont le club ne sera en quelque sorte que l’aspect extérieur, mais dont les membres resteront, en dehors des séances, unis par des liens étroits. Cette société, construite sur le modèle des anciennes sociétés secrètes, dont elle aspire d'ailleurs à faire revivre la plus célèbre, c’est la Société des Droits de /' Homme, avec son club central, rue Saint-Martin, et ses annexes, plus ou moins vivantes, dans les différents arrondissements. Le lien entre les sociétaires est l’adhésion à la Déclaration des Droits de l'homme de 1793; le but des organisateurs est de créer, comme en 1833, à Paris d’abord, puis en province, des sections armées, prêtes à se réunir au premier appel pour agir selon le mot d’ordre donné par un comité central. Celui-ci, où le nom de Barbés figure surtout ad honorem, comprend, en somme, des sous-ordres : Villain, le président, Napoléon Lebon, Huber, mais ces sous-ordres sont des gens de coups de main. Il est difficile d’évaluer l’importance

i. Cf. plus haut, p. iio-m.

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exacte de la Société des Droits de l'Homme de 1848; on a estimé que son effectif, d’ailleurs variable, put monter à trois mille hommes environ, et le lien entre les sections comme entre les sectionnâmes parait être resté assez lâche, mais elle n’en constituait pas moins une force organisée, qui pouvait être redoutable, et pouvait surtout servir de cadre pour une émeute contre le gouvernement. Au moment où ils travaillaient à constituer la Société, Villain et ses acolytes paraissaient subir l’influence de Barbés et de Ledru-Rollin, qui, d’après certains témoignages *, les auraient encouragés avec l’espoir de les tenir en main et de contre-balancer l’action de Blanqui en enrégimentant les anciens membres des sociétés secrètes.

A vrai dire, le nombre des clubs à lui seul, et d’autre part la rivalité d’influence existant entre les quelques chefs qui émergeaient, risquait d’affaiblir singulièrement leur action. Cette situation n’échappa point à certains clubistes, et plusieurs tentatives furent faites1 2 pour créer une sorte d’organisme capable de donner l’unité à leurs efforts dispersés : l’une d’elles finit par réussir à la fin de mars; sur une initiative partie du club de la Révolution, le Comité révolutionnaire ou Club des Clubs fut créé, et reçut des adhésions assez nombreuses pour faire de lui un organe important, qui, sous la direction d’Huber, de Longepied, de Cahaigne, joua un rôle d’agent de transmission, et essaya même, en envoyant des délégués en province, grâce aux subsides du gouvernement 3, d’y créer un réseau de clubs affiliés, par lesquels il espérait agir sur les élections et ressusciter le puissant système jacobin de la grande Révolution.

Le tableau des éléments révolutionnaires ne serait pas complet si nous ne mentionnions enfin, d’une part, la présence à la Préfecture de Police de Caussidière, membre

1. Cf. Les premiers jours de la République , par un ex-chef de section de la Société des Droits de /’ Homme, et aussi, Lucas, op. cit., p. ,I7-

2. Club central , présidé par Longpré; Comité central républicain, de Romain, qui ne vécurent ni l’un ni l’autre.

3. Ils se montèrent à plus de ioo ooo francs. Cf. le registre des fonds secrets du ministère de l'Intérieur, cité dans les documents de la Commission d'enquête , t. II, p. 79.

influent des sociétés secrètes, qui s’en empara le 24 février, et s’y maintint malgré les efforts de la majorité du gouvernement1, personnage rusé, mais nullement sûr, qui se réservait beaucoup, et, tout en maintenant d’ailleurs l’ordre de façon aussi satisfaisante que possible, pouvait, un jour d’émeute contre l’Hôtel de Ville, se trouver aussi bien d’un côté de la barricade que de l’autre; et d’autre part, le centre révolutionnaire doublé d’un dépôt d’armes que Sobrier, compagnon de Caussidière, était venu, de l’aveu de celui-ci, installer 16 rue de Rivoli2; là, ce cerveau brûlé, esprit assez mobile joint à un cœur chaud, mêlé à toutes les intrigues et à toutes les agitations clubistes, entretenait une sorte de garde assez semblable aux Montagnards du préfet, et d’une attitude aussi douteuse.

A ces éléments de trouble, il faut en ajouter enfin un dernier, et non des moindres, constitué par les réfugiés étrangers, allemands, italiens, belges, irlandais, suisses, grecs, hongrois, moldaves, polonais surtout, qui, au nombre de 15 000 à 20 000 peut-être3, ne créaient pas seulement, par leurs manifestations, de graves embarras à la politique étrangère de Lamartine, mais constituaient encore pour toute émeute un corps de volontaires ardents et toujours prêts.

Tel est l’ensemble des forces révolutionnaires avec lesquelles doit compter le gouvernement; et ce terme de « révolutionnaires » est celui qui, sous sa forme vague, leur convient le mieux, car elles sont unies par un même sentiment, qui est la volonté de défendre, de maintenir et de développer « la révolution ». Quelles conceptions recouvre cependant ce mot sonore, qui suffit d’ailleurs comme programme à la plupart des soldats, pour ne pas dire des chefs? A parcourir les comptes-rendus des clubs, les exposés de principes, les ordres du jour, les discours généralement

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