CHAPITRE II — LE SOCIALISME
« Marx a parlé et agi comme si la parole socialiste tombant au milieu d'ouvriers engagés dans des conflits d'ordre corporatif avec leurs patrons, suffisait pour produire l'organisation du prolétariat ; il a conçu cette organisation sous la forme d'une adhésion à une agitation dirigée par des hommes politiques. Nous savons aujourd'hui que le problème est beaucoup plus complexe que Marx ne soupçonnait. Trois conditions au moins sont à remplir : 1° que le prolétariat crée des institutions dans lesquelles il puisse se passer complètement du concours des gens étrangers à sa classe ; 2° que par une culture morale, il acquière une claire conscience des responsabilités personnelles, et qu'ainsi, il exige de ses fonctionnaires une probité supérieure à celle des fonctionnaires bourgeois ; 3° que toute son activité ait pour origine et pour but la lutte de classe. Ce sont des conditions difficiles à remplir ».
Ne sachant, en réalité, ni ce qu'il veut, ni ce qu'il peut, il n'est rien de vivant que le socialisme ne nie et il n'est rien qu'il n'attaque par quelque côté.
Si donc nous voulions exprimer objectivement, en une formule assez compréhensive, toute l'action du socialisme dans son ensemble, nous dirions : en proclamant la conciliation de tout ce qui pourra être, même ce qui est incompatible et inconciliable, il s'oppose universellement à tout ce qui est.
Il se ronge lui-même. Il s'entre-détruit. Aussi ne progresse-t-il pas. A la veille du congrès de Toulouse, le parti unifié n'a pu réunir que 49,348 cartes d'adhérents seulement.
Il n'y a pas de meilleurs critiques du socialisme que les socialistes. C'est" dans les trois volumes du Capital de Karl Marx qu'on trouve les plus fortes réfutations du marxisme.
M. Georges Sorel nous dit: « La prudence de Marx était extrême ; il n'a essayé de déterminer aucune théorie ». C'est une grande prudence, en effet, pour un penseur, que de ne pas penser; pour un théoricien, de ne s'en tenir à aucune théorie précise. Ainsi, il reste insaisissable, au-dessous de toute critique.
Sans doute, c'est grâce à cette ruse de la pensée, préconisée encore par M. G. Sorel (1), que Marx a pu paraître un prophète de la Cité future pour les uns, un géant de la pensée pour les autres. 11 ne fut qu'un polémiste. La lourdeur n'est pas le génie.
Si l'on écarte les aperçus ingénieux, profonds même, mais souvent contradictoires et parfois antisocialistes (2), de son œuvre touffue, il ne reste à dégager pour le socialisme que la théorie de la plusvalue, la prétendue loi de concentration du capital ou d'expropriation automatique et la conception matérialiste de l'histoire. C'est tout ce qu'il a pu édifier avec la dialectique hégélienne. Et encore, on a pu montrer que la théorie du sur-travail et de la plusvalue avait été exposée auparavant, et parfaitement, par Adam Smith et Sismondi ; on s'est aperçu que la fameuse concentration ne se réalisait point, à tout le
(1) Les Illusions du Progrès.
(2) M. Sorel ne le reconnaît-il pas lorsqu'il nous dit que « le marxisme est beaucoup plus près de l'économie politique manchestérienne que de l'utopisme » ?