CHAPITRE IV — LA DICTATURE POSITIVE
homme d'État. D'ailleurs, dans sa situation, un homme d'État ne ferait pas mieux. La bourgeoisie, qui n'a plus la volonté des grands devoirs que lui imposerait un ordre organisé, ne peut tenir qu'à l'anarchie parlementaire qui favorise son exploitation •économique et permet ses basses jouissances.
Mais supposons ce ministre débarrassé des injonctions de la piraterie financière, des chantages de la presse, des pressions de la politique d'aifaires et des sollicitations d'électeurs et des électeurs d'électeurs. Il est indépendant et responsable, il est dictateur à vie et il a désigné son successeur. Il est, d'ailleurs, conseillé et jugé par le pouvoir spirituel des philosophes qui dirige l'opinion publique et il a pour contrepoids le prolétariat formidablement organisé pour le travail. Quel mal pourrait-il ou voudrait-il faire ?
N'est-il pas plus simple et plus sympathique de penser qu'il s'efforcerait plutôt de laisser à la postéirité le souvenir de sa bonne volonté et de son intel- Iligente fermeté?
Mais, va-t-on nous objecter, l'organisation dont s'anime une politique positive, n'existe pas. Aucun I pouvoir spirituel, sauf l'ombre attristée que projette [encore l'Église, n'est constituée, ni en voie de conistitution. On n'en aperçoit même pas les éléments. [Comme savants, il n'y a que des spécialistes, comme philosophes, il n'y a que des universitaires et des dilettantes, sans désintéressement, sans caractère et sans doctrine. L'opinion publique, décérébrée, démoralisée, n'échappe à sa torpeur abrutie que par iï-rises d'hystérie. Le prolétariat est dispersé, hors la
Cité, sans croyance qui le relie et sans organisation positive qui le rallie.
Tout cela est vrai. Nous le savons. Nous le disons. Mais ces conditions de vie sociale sont aussi nécessairesà un roi qu'à un dictateur. Et les royalistes le reconnaissent eux-mêmes pour excuser l'impuissance de Louis XVIII et de Charles X. Si parfait qu'il soit, aucun mécanisme ne se peut passer de force motrice, si parfait qu'on l'imagine, aucun arrangement social ne se peut passer de la vie. Certes, Auguste Comte a pu se tromper. Il s'est trompé surtout dans l'appréciation des faits et dans ses espérances. C'est à nous de le rectifier là-dessus. Mais sa méthode subsiste, malgrétout, et c'est sa méthode que nous utilisons.
Nous ne voyons pas en quoi un dictateur qui re-^ présenterait la France serait inférieur militairement à un roi.
Un dictateur positiviste a toujours son successeur qu'il a désigné prêt à continuer sa tâche, dans le même esprit. Il a aussi, pour support, toutes lesforces sociales organisées.
Une famille royale, même quand elle n'est pas divisée par les intrigues, pour la continuité comme pour la compétence, nous offre moins de garanties qu'un pouvoir spirituel dont les agents sont les hommes les plus qualifiés, au point de vue moral et intellectuel, qui ont renoncé à la richesse et à l'autorité temporelle pour se consacrer au service social.
« Avant de réorganiser le pays, il faut en assurer la conservation », nous dit M. Antoine Baumann.