CHAPITRE II — LE SOCIALISME
Sans doute, c'est préférable encore à Tinertie et à la lâcheté corruptrice qu'entretenait, pour des fins électorales, le socialisme de ces trente dernières années ; mais, néanmoins, on aimait mieux les puérils paradis sociaux des anciens socialistes. Après tout, ils étaient moins décevants, moins dangereux surtout, que les mythes inquiétants qu'on nous fabrique aujourd'hui, et bien plus, ils entretenaient la claire raison de bon sens, l'intuition saine, les solides vertus du peuple.
Issu de la grande crise révolutionnaire, formé par le machinisme naissant, nourri, fortifié par l'industrialisme effréné, le socialisme s'est maintenu jusqu'ici, malgré les persécutions, les hécatombes, la fourberie de ses exploiteurs, la sottise de ses adeptes, la misère morale et intellectuelle de ses doctrines.
C'est donc qu'il représente des aspirations qui se doivent satisfaire et qu'il y a en lui une âme de vérité.
On ne l'abattra pas brutalement : il faut dégager son âme de vérité, il faut l'éclairer en le purifiant. 11 convient aussi d'écouter ses avertissements.
Le prolétariat n'a aucune mauvaise volonté. S'il crie sa souffrance, c'est qu'il souffre vraiment. Et s'il va au socialisme, c'est que là on lui répond.
Dans son Appel aux comervateurs, le maître auquel il nous faut toujours revenir, Auguste Comte, le disait : « Malgré de graves apparences et des dangers réels, le mauvais esprit révolutionnaire appartient davantage à la bourgeoisie qu'au milieu populaire, du moins chez la nation centrale. La principale
opposilion à la concentration nécessaire du pouvoin et de la richesse émane de ceux qui, sans pouvoir dev-enir patriciens, ne veulent pas être prolétaires. C'est là que se développe, envers toutes les hautes positions, une envie que la religion peut seule guérir. Elles n'inspirent aux prolétaires qu'une défiance aisément surmontable d'après une digne conduite, malgré l'ascendant actuel des sophismes anarchiques. Un instinct confus indique à la bourgeoisie que la régénération occidentale exige son extinction graduelle, pour transformer ses meilleurs chefs en vrais patriciens et la plupart de ses membres en purs prolétaires, en éliminant tous les débris métaphysiques ».
La révolte des prolétaires n'est jamais que du désespoir. Ce n'est pas de la méchanceté. Si les socialistes ont trop longtemps cultivé ce désespoir, ce ne sont pas eux qui ont vidé les cieux, éteint les étoiles, distillé l'absinthe, et forgé à la ploutocratie un cœur d'acier qui peut tout broyer.
Dans ses Principes d'économie politique, Stuart Mill a pu dire : <( S'il y avait un choix à faire entre le communisme, avec toutes ses chances, et l'état de la société actuelle, avec toutes ses souffrances et ses injustices ; si l'institution de la propriété privée impose, comme conséquence, que le produit du travail doit être approprié, comme nous le voyons aujourd'hui, en raison inverse du travail..., si entre cela et le communisme il y avait un choix à faire, toutes les difficultés grandes et petites du communisme ne pèseraient pas plus que de la poussière sur la balance ».