CHAPITRE lï — LA DÉCOMPOSITION MORALE
Les marchands de vin et les tenanciers de tripots sont des puissances électorales ou parlementaires : un jour viendra, qui est proche, où les mercantis de la pornographie, par leur nombre, leur richesse, leur influence sociale, n'auront rien à leur envier.
De Tart, on nous en donnera, si l'on y mette prix. En se raffinant, en se faisant plus intellectuelle, plus artistique, la pornographie élargira son champ d'épandage. Il y en aura pour tous les goûts, — et pour tous les dégoûts. M. Pierre Louys et les esthètes se peuvent réjouir : on crèvera en beauté.
Si les expédients coercitifs peuvent atteindre un mode de pornographie, on peut être assuré d'avance que ce sera pour en favoriser et même en susciter d'autres, aussi nocifs. Tous ces abcès sont des exutoires. Il est vain de chercher à les soigner les uns après les autres, et il est peut-être dangereux de les fermer artificiellement.
Aucune loi ne saurait avoir la souplesse vivante qu'il faut pour suppléer une âme. Si, à la rigueur, elle peut fixer la longueur et l'épaisseur des chemises des acteuses, elle ne peut régler les mouvements lascifs, les sous-entendus égrillards, ni les imaginations, plus ou moins morbides, des spectateurs. Elle ne peut empêcher l'obscénité qui se trace sur les murs, ni surprendre celle qui s'accomplit dans les bouges bien clos.
La police ne peut rien sur l'imagination, et c'est l'imagination qui fait surtout l'obscénité d'un dessin ou d'un écrit. Pour les cœurs chastes, tout est pur. Au moyen âge, les sculptures des cathédrales étaient
pures. En reproduisant les pires lubricités des damnés, les naïfs artistes médiévaux voulaient en inspirer rhorreur et non le désir. Ils y réussissaient pleinement. Aujourd'hui, même les statues grecques sont obscènes. Nous en avons fait Texpérience dans un milieu ouvrier, où nous avons pu observer des enfants, des jeunes femmes et des jeunes hommes défilant devant un moulage du Discobole. Pour un voyou des faubourgs, la Bible et même les Évangiles sont équivoques.
Les circonstances, Tépoque, le milieu, l'âge, peuvent modifier le caractère moral d'une œuvre, et pour une même personne. Ainsi, pour quelques-uns, Nana était un roman pornographique, il y a vingtcinq ans, qui est une « étude de mœurs » aujourd'hui.
L'obscénité, au fond, elle est au dedans de rhomme. Et ce n'est pas la pornographie qui l'éveille. La pornographie vient après pour la satisfaire à bon compte, et commodément.
Le besoin s'étant fait sentir, des professionnels se sont révélés pour le satisfaire. C'est normal, et tout à fait dans les principes de l'économie politique et morale de notre temps.
Au nom de quoi veut-on empêcher que les uns poursuivent les plus gros profits de leur labeur ou de leur commerce et que les autres recherchent les meilleurs plaisirs qui conviennent à l'âme que leur a faite ce siècle ? L'argent et les jouissances, ce sont les seuls ressorts qui subsistent. Ils jouent comme ils peuvent.
Tout est épars. Tout ce qui pouvait relier est