‹ La crise socialeChapitre 149 sur 184 · CHAPITRE II — LA DÉGOMPOSlTIOxN MORALE · texte numérisé non relu

CHAPITRE II — LA DÉGOMPOSlTIOxN MORALE

rompu. Tout ce qui pouvait rallier est conspué. On proclame que les individus sont libres, qu'ils n'ont plus que des droits et qu'il n'y a qu'une autorité, celle du nombre. Ou il faut accepter franchement ces principes dissolvants jusqu'à la fin de tout, ou, si Ton veut vivre, il faut réagir et reconstituer la société dissoute.

On n'a pas — sauf quelques exceptions tératologiques — la vocation de la pornographie ; on ne se résout à un tel métier que par la faim et par le lucre. C'est la demande qui, d'abord, provoque Toffre. Voilà une précieuse indication : examinez l'étalage des libraires, et concluez. Le nombre est évidem-

\ ment pour la pornographie. Respectez donc la loi

jque vous vous êtes donnée, ou coalisez-vous, dès lors, pour la chambarder. La politique du suffrage universel a pour corollaire Part et la littérature du

I suffrage universel. Ploutocratie implique pornocratie. Si vous réprouvez celle-ci, ô bons philanthropes et

; moralistes ! il vous faut, avec nous, condamner celle-là, — combien plus pourrissante.

La corporation, en organisant le travail, donnait l'orgueil de l'œuvre produite. Elle avait institué une

I morale professionnelle. On ne travaille plus que

1 pour l'argent. Les économistes ont enseigné qu'il n'y avait qu'un devoir : gagner le plus d'argent possible. Pour de telles leçons, on est toujours sûr d'avoir de

I brillants élèves qui dépassent leurs maîtres. Nous en sommes au sabotage : le plus mauvais travail pour le plus fort salaire. Il n'y a plus que des saboteurs,

\ en haut et en bas, partout.

La pornographie n'est qu'une manière du sabotage de Tart, — et donc une conséquence de l'anarchie économique. Laissez faire, laissez passer, — laissez empoisonner, pourrir, laissez saboter.

Est-ce donc la moralité publique qu'il faut redresser? Gomment ? Vos prêches, il faudrait y croirevous-mêmes, et à tout le moins jusqu'à vous astreindre à l'attitude de les vivre.

On n'a plus d'autre objet que de jouir quand on n'a plus de devoirs. Et Ton n'a plus réellement de devoirs, — ni envers soi-même, puisque l'individu isolé n'est plus qu'un accident d'un moment ; ni envers son métier, puisqu'on n'œuvre plus que pour le* gain ; ni envers la famille, puisque le divorce et le féminisme spontané l'ont dissoute ; ni envers l'État, puisque le parlementarisme l'a désagrégé ; ni envers la société même, puisqu'il n'y a plus de vie sociale.

Dans cette anarchie, toute jouissance est légitime, celle que donne la pornographie comme les autres. On ne dose pas une avalanche.

C'est l'abrutissement de l'individu, dit-on, c'est la fin de la race. Qu'est-ce que cela peut fairô à qui n'a pas de motif de vivre?

Un des plus actifs ferments de décomposition, c'est l'ennui. Et Ton s'ennuie parce que l'on ne se dépasse pas, parce que, limité à soi-même, on a vite fait de connaître tout ce qui se rapporte à soi. L'âme s'épuise et languit dans la prison d'un égoïsme. Quand il n'a plus d'autre objet que les plaisirs de son corps, l'homme en a tôt fait le tour, malgré toutes les vilaines folies qu'il peut inventer, —

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et alors il n'a j3lus qu'à se brûler la cervelle. C'est ce qu'il fait, parfois, et de plus en plus, comme on^ Ta vu.

Et c'est là un énorme progrès, paraît-il, puisque des fonctionnaires universitaires peuvent écrire, à Theure présente : « Les maîtres d'école », les « régents » de l'ancien temps ne manquaient ni de dévouement ni d'adresse, et ils sont arrivés à des résultats bien inférieurs à ceux qu'obtient de nos jours l'instituteur du moindre hameau ».

Nous applaudissons, néanmoins, à la campagne contre la pornographie. Elle ne pourra rien contre la pourriture sociale, sans doute ; mais elle préservera peut-être quelques enfants du peuple d'un apprentissage trop précoce du vice, elle gardera un peu notre dignité à l'extérieur.

Il y a plus. On fait appel à l'opinion publique : cola fera mieux sentir combien il importe de la réorganiser en lui donnant une sage direction. Les Ligues des philanthropes et moralistes ne sont que les débris impuissants du pouvoir spirituel. Peut-être s'en apercevra-t-on un jour.

Il y a mieux encore. Si ceux qui ont entrepris cette campagne sont sincères et intelligents, comme on le doit supposer, ils seront entraînés, par la logique môme de leur activité, à commencer une réaction heureuse contre les principes dissolvants qui ont déterminé la pourriture sociale dont la pornographie n'est qu'une des purulences.

Certes, la vie n'a jamais été plus facile, le calme apparent plus complet, et toutes les licences moins

contenues, pour qui s'en tient à sa propre manière et se satisfait de passer.

Mais la vie d'un homme social est faite d'autre chose. Suivant Auguste Comte, Thumanité est Tensemble continu de tous les êtres convergents. Un homme est donc un être social, continu et convergent. Il n'est rien autre qu'une brute mauvaise aux autres et à lui-même s'il ne continue ses ascendants, s'il ne se relie à ses contemporains et s'il ne laisse rien de lui à ses descendants pour que ceux-ci le continuent à leur tour.

On a dit qu'on pouvait user du téléphone et être un barbare ; il est aussi vrai qu'un boulevardier qui use et abuse de toutes les jouissances raffinées de la civilisation, un politique qui savoure toutes les voluptés du pouvoir, aussi la mondaine qui se pare de riches joyaux pour être admirée et le prolétaire ivrogne ne sont souvent que des malheureux.

La prospérité, la paix et la liberté sont de formidables dissolvants, quand il n'y a plus d'âme. Et il n'y a plus d'âme, quand il n'y a plus d'ordre.

AJors, la prospérité est faite surtout du gaspillage insensé du capital humain hérité des ancêtres et que nous avions à transmettre, accru de notre apport, à la postérité, aussi de l'oubli des devoirs impérieux que nous avons envers nous-mêmes, envers les autres, et tout particulièrement envers ceux qui contribuent à produire cette prospérité. Alors, la paix n'est pas le résultat d'un équilibre de forces, mais •d'une langueur commune, d'un renoncement découragé. Alors, la liberté n'est pas l'organisation de

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