CHAPITRE II — LA DECOMPOSITION MORALE
toutes les forces positives, pour développer toujours •plus les possibilités de la liberté ; mais le lâcher de toutes les instincts destructeurs, et d'abord de la liberté elle-même.
Toutes les civilisations mortes ont connu cette volupté de l'agonie. Prenons y garde. En s'endormant sur la vase, on s'y enfonce.
Voyez où nous en sommes avec notre scepticisme. Rien ne nous fait plus réagir. Les pires scandales font sourire. Si Wilson avait eu de la patience, il serait ministre aujourd'hui, comme les autres. Plus l'exploitation politicienne du pays s'intensifie, plus les électeurs votent pour les exploiteurs. Les mouvements d'opinion ne sont plus qu'une affaire de publicité. Les idées profondes et les sentiments vrais n'agitent plus les foules; les sophismes livresques ont dénaturé les intelligences comme la grandiloquence électorale a anesthésié les cœurs.
Il n'y a donc pas à compter sur une réaction générale spontanée des idées et des sentiments, non plus qu'à la provoquer. On n'attire plus l'attention distraite des Français que par des procédés grossiers qui vont à l'encontre même du but qu'on se proposerait. Il n'y a que les partis qui se peuvent faire entendre aujourd'hui. Or il n'est pas un parti qui ne préfère ses propres succès à l'établissement de l'ordre national. Sous cet aspect, tous les partis se valent qui ruinent la France en la divisant.
A l'heure présente, il n'y a pas à faire autre chose que de montrer à une élite où nous conduisent nos erreurs, rappeler les principes vitaux de toute so-
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ciété, rallier les bonnes volontés, et les préparer et libérer l'opinion publique de la presse vénale qui Ténerve, pour l'organiser et la diriger sagement.
Et c'est insuffisant sans doute. Que peuvent quelques hommes de cœur devant l'énorme chaos de rêve où divague la société française hallucinée ?
Pour la tirer de sa torpeur, il ne faut rien moins que la diane stridente du malheur. Il faut que chaque Français entrevoie d'une manière concrète la fin de sa race, que les femmes aient horreur de la stérilité qui les détraque, que chacun ressente la souffrance sociale de l'anarchie. Il faut une secousse qui ébranle profondément la société et lui restitue l'instinct de vivre et la saine volonté de la force qui en est la primordiale manifestation.
La prospérité, la paix et la liberté présentes sont effrayantes pour qui sait voir. C'est la prospérité de ceux qui ne désirent plus rien de ce qui est désirable, la paix de ceux qui subissent tout pour ne rien affronter, la liberté du suicide ou le suicide de la liberté.
On n'ose souhaiter le miracle salvateur de la pauvreté qui fait aimer tout ce qui est grand, beau et fort, tout ce qui ne s'achète pas et tout ce qui donne la joie de vivre ; on n'ose désirer la guerre qui forge les caractères, suscite les héroïsmes et resserre les solidarités nationales ; on n'ose appeler le despotisme rude qui discipline aux libertés positives...
Et pourtant...
On n'évitera pas l'inévitable. Mais notre enseignement peut en tirer la leçon qui régénère et notre ac-