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CHAPITRE III — l'individualisme

Seraient probablement restés de bons et utiles serviteurs du pays, peuvent être fiers de leur œuvre ! Le grain qu'ils ont semé lève, et la moisson promet ! »

-Mais c'est moins encore aux politiciens qu'il faut s'en prendre qu'au régime néfaste qui les produit nécessairement.

Le suffrage universel est la désorganisation politique. Étant le moyen de revendication de tous les « droits », c'est-à-dire, entendons-nous, de tous les intérêts particuliers, il est l'oubli de tous les « devoirs », entendons de tous les intérêts généraux.

Il ne faut pas attendre des hommes plus qu'ils ne peuvent donner. Si chaque commerçant est consulté sur la réglementation de son commerce, il décidera la fraude, la falsification et le monopole ; si chaque ouvrier est consulté sur les conditions du travail, il votera pour la paresse et les plus hauts salaires ; si chaque conscrit est consulté sur le temps de service qu'il doit à la patrie, il acclamera le désarmement, ' — et s'il est pourvu de son certificat d'études, s'il a pris l'habitude des grands mots, du sophisme, pour se justifier, il prouvera que la patrie est un préjugé.

Tout le mal est là. Et avec notre parlementarisme qui ne flatte que les lâchetés^ parce qu'il ne se soutient que par les lâchetés, le péril ira s'aggravant. « Tenir tête à quelqu'un ou à quelque chose, dit M. George Duruy, est-ce que cela se sait encore en . France, à cette heure ? Les esclaves ivres, ô dérision ! on se défend contre eux en leur versant à boire ! »

Tout est donc dénaturé, tout est confondu, les

idées et les hommes. La démocratie, la libre-pensée^ le socialisme nous apparaissent, dans ce gâchis^ comme des erreurs énormes ; mais, somme toule^ rien n'est moins certain. Il y manque l'épreuve loyale. Jusqu'ici, ils ne se sont exprimés que dans des conditions anormales. Et ce n'est pas un des moindresgriefs qu'on ait à faire au régime parlementaire que de fausser ainsi toutes les expériences sociales.

Le suffrage universel est à coup sûr, contrairement à ce qu'espéraient ceux qui Font institué, le meilleur moyen de gouverner — exploiter serait plus exact — un grand pays contre la volonté profonde, le sentiment continu de la nation et d'empêcher toute consultation nationale sincère.

Soyons assurés que ceux qui nous pillent, nous briment et nous menacent au nom de la démocratie^ de la libre-pensée et du socialisme ne sont pas ceux, qu'on verrait à l'œuvre, à la peine, si la démocratie s'organisait, si la libre-pensée s'élaborait et si le socialisme s'appliquait vraiment en période organique?*^

Ainsi, c'est être contre le suffrage universel, congrûment, que de rappeler les devoirs qui nous incombent à tous.

Mais lesquels? mais quand ? — Tous, et toujours. Ce n'est pas la conscience qui les peut discerner oii I en fixer l'opportunité. Ne nous leurrons point. Notre conscience, c'est nous-mêmes, et nous sommes juges j trop partiaux pour nous-mêmes de nos propres devoirs. Au point de vue social, notre conscience n'est guère mieux qu'une insinuante proxénète logique, toujours là pour servir nos faiblesses et nos humeurs.

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I « Puis-je ne pas voir, disait Gratry, que je me préfère à autrui, à Tordre, à la justice et à la vérité, par conséquent à Dieu ; que non seulement je me préfère à mes semblables, mais que j'accepte, pour un peu de bonheur, une grande souffrance Id'autrui? Que chacun descende en son cœur. Qui n'a pas eu, dans sa vie, quelque heure de féroce passion où Ton eût accepté la destruction du genre humain pour vivre dans sa concupiscence satisfaite à ce prix ».

En toute occurrence, il y a donc à obéir d'abord, et, si Ton y tient, on cherchera ses motifs ensuite. L'instinct social qui nous pousse spontanément à obéir est toujours plus sûr que la conscience qui, à tout le moins, nous fait hésiter.

En avançant par là, les principes organiques de toute société se confirment en s'éprouvant. C'est pourquoi la discipline sociologique nous préserve heureusement des divagations insanes des innombrables hérauts de nos « droits » que suscite le système électoral.

Nous savons bien que les institutions créées au -cours des siècles par le génie de l'homme et l'implacable fatalité des choses ont leur raison d'être, même avec leurs « abus », même avec leurs « mensonges », même avec leurs « iniquités », et qu'il n'y faut tou- -cher qu'avec précaution.

Une femme d'âme élevée, dont la vie avait été traversée par un de ces drames poignants qui servent si bien de prétextes aujourd'hui à toutes les subver- :sions sociales, Glotilde de Vaux, disait dans une

nouvelle, Lucie (1), où elle contait sa tragique aventure de femme mariée à un homme infâme : « C'est en vain que notre malheur nous pousserait à nous élever contre la société ; ses institutions sont grandes et respectables comme le labeur des temps ; il est indigne des grands cœurs de répandre le trouble qu'ils ressentent ».

Pour se rendre compte de ce que vaut cet esprit social averti contre celui qu'on lui oppose, il suffit de mettre en regard la lumineuse lettre de M. Paul Bourget sur le divorce, publiée par le Matin^ et rinepte réponse que lui fit le lendemain M. H. Harduin.

M. Paul Bourget disait en substance : la cellule* sociale est la famille, non l'individu ; le divorce n'apas diminué, comme on eût pu le croire, il a accru considérablement les crimes passionnels, l'adultère,? tous les désordres qu'on attribuait à l'indissolubilité des unions mal assorties ; le divorce a multiplié les mauvais ménages, parce que l'idée du changement y provoque ; c'est un des caractères du divorce qu'il aille toujours en augmentant et qu'il faille toujours l'élargir, jusqu'à la chiennerie universelle ; la situation de l'enfant est pitoyable ; Morselli a établi que, dans les pays où le divorce existe, le nombre des criminels, des fous et des suicidés est proportionnellement décuple chez les divorcés par rapport au reste delà population; enfin, le divorce est proprement un regrès vers la promiscuité grégaire.

(1) Reproduite dans la préface du Système de politique positive d'Auguste Comte.

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