CHAPITRE III — l'individualisme
tendre. Ainsi, elle se dénature. Elle ne peut rien. Elle passe, et rien ne lui survit. Une vraie femme, au <;ontraire, avec son énergie spontanée du cœur, qui s'oublie pour faire la race, comme fille, épouse et mère, a une action profonde, étendue, et qui ne finit pas avec elle. Elle enfante, elle élève, elle inspire ^t elle règle.
Une simple chrétienne qui s'en tient au Décalogue, malgré tout, une humble prolétaire qui suffit aux soins du ménage avec ses pauvres ressources et qui •élève convenablement ses enfants, manifestent plus d'énergie vraie, entendons efficace parce que convergente, que cette nietzschéenne qui ne « tient bon », somme toute, que dans certaines circonstances favorables, car rien ne la garde sûrement d'un sophisme ou d'une impulsion, — pas même l'opinion publique et les règles traditionnelles qu'elle méprise avec une sotte outrecuidance.
La nietzschéenne de W"^ Daniel Lesueur ne vaut que par l'orgueil. Ainsi, elle s'élève bien au-dessus des Clarisse et Claudine, de toutes les petites bêtes perverses et stupides qu'on a accoutumé de" nous présenter dans les romans parisiens. Mais si elle est moins laide et moins ridicule, elle n'est pas meilleure socialement. Elle meurt en beauté, et sans doute en s'applaudissant, mais en ayant fait, autour d'elle, plus de désordre et de mal que d'ordre et de bien.
Bien mourir est quelque chose, évidemment ; mais c'est de vivre qu'il s'agit surtout, et d'une vie féconde.
M"* Daniel Lesueur en veut beaucoup aux Chambalot, à ceux qui trouvent dans Nietzsche, non les i motifs de Teffort attentif et constant sur soi, mais les prétextes d'un arrivisme effréné ou, moins que cela encore, la justification de toutes les vilenies et de toutes les bestialités. Elle a tort. On peut extraire cela, et pis encore, des apophtegmes souvent nuageux de Nietzsche. On peut tirer tout de toutes les théories sans racines dans Tâme ou sans fondement so^ cial.M""^ Daniel Lesueur cite elle-même : « Ce que des» hommes de puissance et de volonté peuvent exigeiN d'eux-mêmes donne la mesure des droits qu'ils peuvent s'accorder ».
Le positivisme ne dispense point de ces prétextes commodes. Pour Auguste Comte, plus on a de pouvoir, plus on a de devoirs ; en tout cas, on n'a jamais qu'un seul droit, celui de faire tout son devoir.
C'est que le positivisme a des assises. Tout se tient et tout est rapporté à ce qui dure, c'est-à-dire à la société. Nietzsche n'a que des théories. Et c'est le malheur du temps qu'il n'y ait que des théories et pas de doctrine, de la logique et pas de cœur. La raison et l'énergie ne sont jamais qu'au service des impulsions égoïstes quand elles ne se subordonnent point au sentiment social.
Ce n'est peut-être pas la volonté qui manque le plus, c'est qu'elle soit bonne et qu'elle soit disciplinée. Comme on l'a fait remarquer, les arrivistes en ont de reste.
Il faut distinguer. Il y a eu l'ambition, il y a l'arrivisme. Ce n'est pas la même chose. On voulait être,