CHAPITRE IV — LE SYNDICALISME
C'est une utopie qui ressemble à toutes les utopies. Elle néglige les complexités sociales, et même celles que Texpérience ouvrière a déjà pleinement mises en lumière. C'est une manifestation intellectualiste dans le syndicalisme, un retour insidieux du socialisme, un recul.
Les ouvriers ne comptent pas pour un sixième de la population ; Tatelier, le syndicat n'absorbent qu'une partie de leur temps. C'est dire que le syndicat ouvrier n'est qu'une partie de la vie sociale pour une partie de la population française, et non les plus grandes. S'il apparaît aux syndiqués comme le seul centre de la vie individuelle et sociale, c'est que, présentement, les autres centres n'ont plus aucune vitalité. Mais la première tâche d'une réaction d'ordre sera de les ranimer. I! est certain qu'alors un ouvrier, par exemple, consacrera plus de ses loisirs à sa famille, à l'éducation de ses enfants, qu'à son syndicat. Si le syndicat est un organe important^ il n'est pas toute la société. Les intérêts corporatifs ne sont pas toujours l'intérêt public, et ce n'est que l'intérêt public que l'État doit représenter.
Le syndicalisme, quand il revient à sa pratique et aux leçons qui s'en dégagent, le reconnaît. En effet, s'il est antipoliticien, ce n'est pas seulement pour s'opposer à la politiquerie électorale, mais encore parce qu'il a appris que les fonctions du syndicat ne sont pas celles de l'État. Il n'a garde de prendre la partie pour le tout.
Le syndicalisme n'est pas tout et ne peut être tout. La société ne se réduira pas à l'organisation du tra-
\ail industriel. Mais la confiance en soi n'en est paj moins une vertu pratique.
C'est surtout M. Georges Sorel, ingénieur dej ponts et chaussées en retraite, qui a émis ces pré tentions excessives pour les syndiqués, qui n'en demandent pas tant. Dans l'atelier réorganisé, il voit h science, l'art, la politique, la morale, toutes les pensées, toutes les activités, tous les sentiments s'en-j gendrant. Mais la société fonctionne aussi bien en vue | de la consommation que de la production, comme l'a fait remarquer M. Gide. Elle vit aussi pour ellemême, pour sa plus grande expansion de vie. Produire n'est pas la plus haute expression humaine. L'atelier ne résume pas toute la vie sociale, — même celle de l'ouvrier. Il y a l'intimité familiale, il y a la sociabilité. Il y a aussi la Patrie.
Dans nos anciennes républiques communales, les municipalités étaient parfois administrées par les corporations. C'est que les fonctions sociales étaient alors moins différenciées, c'est que la société était moins complexe. Aujourd'hui, la corporation se doit spécialiser plus nettement. Il n'y a maintenant que 41 millions de salariés, dont 6 millions d'ouvriers] industriels. Cela vaut bien les 2 ou 3 millions d'électeurs, au nom desquels la majorité ministérielle, par la grâce du suffrage universel, — la plus grande mystification politique qui ait jamais été osée, — i pille la France et houspille les Français ; mais, tout^ de même, ce n'est point la société entière.
Si le syndicalisme s'exagère son rôle, cela tient probablement à ce qu'il est le seul groupe social qui